L’influence de Charles Finney sur l’évangélisme américain – Une exposition des enseignements hérétiques de Charles Finney

Article n°53 – Juillet/Août 1999, de Bob DeWaay, depuis le site internet : Critical Issue Commentaries (CIC). L’original peut être consulté en anglais à l’adresse suivante : http://cicministry.org/commentary/issue53.htm

Traduction française émanant du «Blog de réflexion chrétien», https://reflexionsjesus.wordpress.com/, 04/04/2015. Reproduit avec autorisation.


L’évangéliste du dix-neuvième siècle, Charles Finney est souvent considéré comme un acteur majeur du soi-disant «second grand réveil» américain. L’avocat converti est connu pour avoir fait des déclarations choquantes qui ont troublé la plupart des évangéliques dans leurs croyances les plus communes. La déclaration suivante à propos du royaume millénaire de Dieu en est une illustration : «Si l’Eglise veut faire tout son devoir, le règne de Dieu pourra venir sur ce pays avant trois ans.»[1] Il croyait aussi que si l’église avait pleinement œuvré au genre de revivalisme qu’il avait adopté, cela aurait amené le millénium : «Si l’Eglise entière, comme un seul corps, avait, il y a dix ans, poursuivi cette oeuvre, comme l’ont fait un petit nombre d’individus que je pourrais nommer, il n’y aurait pas, à l’heure qu’il est, un seul pécheur impénitent dans le pays, et le règne de Dieu serait déjà établi pleinement dans les Etats-Unis.»[2] Finney croyait qu’un âge d’or du christianisme, où le Christ serait honoré, où l’on respecterait la loi morale de Dieu, et où la nécessité de nouveaux réveils serait inutile, pouvait être le résultat du travail de l’église.[3] Cette croyance pose plusieurs problèmes, dont le plus grand est que la Bible ne la soutient pas. Comme nous le verrons, Finney se sentait libre de s’écarter de l’orthodoxie biblique afin de promouvoir ses propres idéaux.

Charles Finney maintenait certaines croyances qui s’apparentent à l’hérésie pélagienne du Ve siècle.[4] Ces croyances et un principe philosophique fondamental qui a conduit Finney vers elles, permettent d’expliquer son post-millénarisme et ses vues sur le réveil. Ma thèse est que la théologie et l’héritage de Charles Finney a eu une influence forte et néfaste sur l’évangélisme américain.

Pélagianisme

Afin de comprendre la problématique soulevée par les enseignements de Charles Finney, il est utile de rappeler les idées de base de Pélage. Voici les enseignements clés du pélagianisme :

Une insistance sur la propension de la nature humaine créée, essentiellement entravée par la chute d’Adam à accomplir la volonté de Dieu; le dénis du péché originel, tant de la culpabilité que de la corruption transmises par Adam à toute l’humanité; les attentes les plus élevées d’un point de vue moral et spirituel à l’égard du chrétien baptisé; celui-ci devant être capable d’une vie de sainteté parfaite parce que Dieu l’y enjoint; et enfin une compréhension des dons de la grâce qui exclut, ou au mieux qui réduit considérablement cette puissance agissante, sans l’action intérieure de laquelle nous ne pouvons rien faire d’acceptable pour Dieu.[5]

Les écrits d’Augustin à l’encontre de Pélage sont notre source primaire pour le comprendre. Augustin a écrit :

Pour ce qui est de la grâce et de l’aide de Dieu, par lesquelles nous sommes assistés pour éviter le péché, il [Pélage] les place soit dans la nature et la libre volonté, ou bien dans le don de la loi et de l’enseignement; le résultat de cela est bien sûr que chaque fois que Dieu aide un homme, Il est censé l’aider à se détourner du mal et à faire le bien en lui révélant et en lui enseignant ce qu’il doit faire; mais sans l’assistance additionnelle de Sa coopération et de Son inspiration d’amour de sorte que l’homme accomplisse ce qu’il découvre être son devoir.[6]

L’erreur de Pélage fut de mettre en avant la capacité de l’homme et d’insister sur la nécessité d’une grâce spéciale de façon à considérer le salut et la vie chrétienne plutôt comme un exercice moral alimenté par des choix humains que comme un radical travail de transformation dû à la grâce de Dieu. Par manque d’espace, ces quelques descriptions suffiront à donner un aperçu précis des enseignements de Pélage. Les propres écrits de Finney, qui seront examinés ci-dessous, montrent que Finney est en accord avec certains des enseignements clés de Pélage, qu’ils aient été hérités de Pélage ou non.

Finney sur la capacité humaine

Un principe clé qui dictait l’approche de Charles Finney à l’égard de la théologie était l’axiome que Dieu n’ordonne jamais une chose que les hommes ne peuvent accomplir. Par exemple : «L’ordre lui-même implique la capacité d’y obéir. Chaque commandement de Dieu implique éminemment cela. Il faut se rappeler que Dieu est parfait à la fois en amour et en sagesse : C’est pourquoi il ne peut pas être injuste au point de nous demander une impossibilité, ni ignorant au point de ne pas connaître les limites réelles de nos capacités.»[7] Finney répète ce principe fréquemment. Il est clair qu’il considérait cela comme une capacité naturelle qui n’a pas été détruite par le péché d’Adam. Finney ne niait pas le péché humain, mais la dépravation constitutionnelle héritée d’Adam. Selon Finney, la volonté humaine est capable d’obéir à tous les commandements de Dieu en dehors de toute œuvre de la grâce différente de l’œuvre de l’Esprit Saint visant à convaincre l’esprit humain de la vérité de l’Evangile. Finney pensait que le péché aurait été encore plus répréhensible si les hommes étaient capables de le surmonter simplement par des actes de la volonté.

Finney tenait son enseignement sur la capacité humaine comme une «vérité première». Cela déterminait à la fois sa théologie et son herméneutique. Tout verset qui semblerait signifier quelque chose de différent ne peut contredire cet axiome philosophique et juridique de base. Par exemple, dans Systematic Theology, on trouve écrit :

Nous avons vu que la capacité d’obéir à Dieu de tous les hommes sains d’esprit est nécessairement supposée être une vérité première et que cette hypothèse est une des lois mêmes de l’esprit. C’est aussi la condition indispensable de l’affirmation, et de la conception, qu’ils sont sujets à une obligation morale; et que, sans cette hypothèse, les hommes ne peuvent pas même concevoir la possibilité de la responsabilité morale, du mérite ainsi que de la culpabilité.[8]

Charles Finney a laissé de telles hypothèses conditionner son interprétation biblique. Cela s’observe dans sa «règle bien établie» de l’interprétation biblique : «Le langage doit être interprété, si possible de manière à ne pas entrer en conflit avec la saine philosophie, les questions de fait, la nature des choses, ou la justice immuable.»[9]

Cependant, il y a un sérieux problème lorsque l’on compare le principe de la «saine philosophie» de Finney avec la Bible. C’est qu’elle ne résiste pas à l’examen biblique. Est-ce que la Bible enseigne que Dieu peut ordonner uniquement ce que les hommes (étant donné qu’ils sont en dehors de la grâce spéciale) peuvent accomplir ? Par exemple, examinons l’argument de Paul dans Galates 3:10 : «En effet tous ceux qui dépendent des oeuvres de la loi sont sous la malédiction, car il est écrit: Maudit soit tout homme qui ne reste pas fidèle à tout ce qui est écrit dans le livre de la loi pour le mettre en pratique.» De toute évidence, Paul croyait que le respect de toutes les choses écrites dans la loi était impossible, sinon, il n’aurait pas conclus que tous ceux qui cherchent à se justifier en gardant la loi étaient maudits. John MacArthur a commenté ce passage ainsi : «En d’autres termes, le fait que ceux qui ont confiance dans les œuvres de la loi sont tenus de garder toutes les choses de la loi, sans exception, les met inévitablement sous une malédiction, parce que personne n’a la capacité de se conformer à tout ce qu’exige la loi divine et parfaite de Dieu.»[10] L’utilisation faite par Paul du passage du Deutéronome montre qu’il ne soutenait pas l’axiome logique de Finney.

La nature sainte de Dieu est telle qu’Il commande ce qui est entièrement compatible avec sa sainteté et sa justice, même si le péché humain implique que nous ne pouvons pas obéir parfaitement à la loi morale de Dieu. L’idée de l’expiation substitutive (que Finney a fondamentalement rejetée) est que le Fils de Dieu sans péché et parfait remplissait les justes exigences de Dieu que nous n’avions ni ne pouvions accomplir. Pourtant, la position de Finney est que quoi que puisse ordonner Dieu, les hommes doivent être effectivement en mesure d’obéir pleinement à ses commandements, autrement Dieu aurait été injuste de les leur donner.

Finney, bien que croyant que le millenium pouvait venir rapidement, était dégoûté du fait qu’il n’en était pas déjà ainsi. Si l’homme est capable, de ce côté de la résurrection, d’obéir d’une manière cohérente et parfaite à Dieu, pourquoi l’église ne serait-elle pas en mesure d’établir un royaume millénaire sans le Christ? Les forces morales étaient là, mais elles avaient besoin d’être éveillées à l’obéissance au Christ : «Il doit y avoir une exaltation suffisante pour réveiller les forces morales dormantes et pour faire reculer la marée de la dégradation et du péché.»[11] Sa confiance dans les capacités naturelles de l’homme était ferme et souvent réitérée :

D’après ce qui a été dit, nous pouvons apprendre que la vraie doctrine de la capacité naturelle est, à savoir : Que chaque agent moral est vraiment capable de faire tout ce que Dieu exige de lui. Que lorsque Dieu nous demande de croire en Christ, Il nous donne suffisamment de lumière pour nous rendre capable de croire. Que, quand il nous demande de nous repentir, Il nous donne suffisamment de lumière pour que nous soyons en mesure de nous repentir. Par contre, que nous ne sommes pas en mesure d’accomplir ce qui est bon en vertu de notre possession des pouvoirs d’un être moral, indépendamment de la lumière divine. Encore une fois, nous pouvons voir ce que je voulais dire en affirmant que le Christ est la lumière véritable qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Chaque agent moral, simplement dans la mesure où il est un agent moral, est éclairé par le Christ.[12]

Bien que nous ayons besoin de la lumière du Christ pour nous repentir et pour croire, nous l’avons déjà par le fait que nous sommes des êtres humains. Cet enseignement sur la capacité naturelle est clairement pélagienne. Chaque être humain, tel qu’il ou elle est à un point donné, possède déjà tout le nécessaire pour obéir pleinement Dieu. Dans la théologie de Finney, l’illumination par le Christ n’est pas un travail spécial de la grâce, mais un patrimoine naturel propre à tous les hommes. Que Finney et avant lui Pélage avaient tort sur ce point est illustré par ce passage : «Mais l’homme naturel n’accepte pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu, car c’est une folie pour lui; il est même incapable de le comprendre, parce que c’est spirituellement qu’on en juge.» (1Corinthiens 2:14). Si tous les hommes étaient déjà éclairés par le Christ, avant tout travail de la grâce par l’Évangile, alors qui sont ces «hommes naturels» qui ne peuvent pas saisir pleinement les choses de Dieu?

Finney sur le péché originel

Une question importante dans la controverse pélagienne qui refait surface avec Finney est la manière dont le péché d’Adam influence la race adamique. L’arrière plan calviniste de Finney, qui eut apparemment peu d’influence sur sa théologie, soutient qu’Adam pécha en impactant la race humaine, que le péché originel comprenait une «nature de péché», et que tous sont «par nature destinés à la colère» (Ephésiens 2:3).[13] Finney a rejeté cette notion et a enseigné que la dépravation est morale et non physique. Il voulait dire par là que la volonté, bien que fortement influencée par des «sensibilités» et des tentations, se laisse aller à la satisfaction égoïste.[14] Puisqu’il n’y a pas de dépravation physique[15] et que la «dépravation morale ne peut être fondée que sur les violations de la loi morale,»[16] le péché est un acte de la volonté propre à chaque individu et non pas une «nature de péché» qui peut être attribuée à toute la race adamique. Ainsi la culpabilité adamique et la corruption de la nature, la doctrine historique du péché originel, est niée par Finney comme elle l’était par Pélage.

Etudier l’ouvrage Systematic Theology de Finney montre que ce n’est pas une caricature de sa position. Par exemple, on peut y lire :

La dépravation morale, tel que j’utilise ce terme, ne consiste pas, ni n’implique une nature pécheresse, en ce sens que la substance de l’âme humaine est pécheresse en elle-même. Ce n’est pas un péché constitutionnel. Ce n’est pas un péché involontaire. La dépravation morale, tel que j’utilise ce terme, consiste en l’égoïsme; dans un état de ​​consécration volontaire de la volonté à l’auto-satisfaction.[17]

La raison de cela est significativement en rapport avec l’enseignement millénaire de Finney, et implique que si suffisamment d’influence est exercée sur les esprits et les cœurs des hommes, ils pourraient être amenés à se consacrer à un principe différent. Ce principe, selon Finney, devait être de la «bienveillance désintéressée.»

L’Esprit Saint est nécessaire pour convaincre l’esprit de la nécessité de se repentir de l’égoïsme et de se tourner vers le principe de l’amour divin, mais la volonté humaine est naturellement capable de choisir d’obéir à la loi morale de Dieu. Ce serait faire un royaume millénaire sans résurrection corporelle des saints et le retour du Christ serrait réalisable.

Voyons les commentaires de James H. Moorhead sur les espoirs de Finney pour la société :

La réforme de la société était également promise si les chrétiens avaient la volonté de l’atteindre, et Finney s’attendait quasiment à ce que des résultats utopiques découleraient de l’entreprise évangélique. «Laissez les chrétiens,» disait-il, «faire un an des affaires selon les principes de l’Evangile», et l’esprit chrétien «ira dans le monde entier comme les vagues de la mer.» Chaque dessein de Finney à l’égard de la société – entre autres, l’abolition de l’esclavage, la promotion de la tempérance, et la fin de la violation du Sabbat – seraient, selon lui, rapidement atteints si les chrétiens s’unissaient pour promouvoir ces réformes.[18]

Si la nature de péché était inexistante et que la volonté humaine était capable d’être persuadée, qu’est-ce qui pourrait empêcher de réformer la société? La réponse de Finney était simplement le manque de chrétiens s’embarquant à bord de son processus de revivalisme aux «nouvelles mesures».

Finney sur la perfection chrétienne

Cela nous amène au dogme final du pélagianisme qui trouve sa contrepartie dans l’enseignement de Finney – la perfection chrétienne. Après avoir montré ce que cela n’est pas, il donne sa définition de la perfection chrétienne sous une forme simple : «C’est une parfaite obéissance à la loi de Dieu.»[19] Qu’une telle obéissance soit possible ne peut être appréhendé que par l’intermédiaire de son concept de la simplicité de l’action morale. A savoir que les êtres humains ne sont mus que par un principe à un moment donné : soit par celui de l’égoïsme soit par celui de la «bienveillance désintéressée»[20] S’il est possible que la dernière option soit le cas, quelle logique l’empêcherait d’être constamment le cas?

Les biographes de Finney indiquent que celui-ci en est venu à cet enseignement à cause de sa déception du fait que les convertis de ses réveils ne faisaient pas les progrès qu’il attendait et que l’église n’avait pas prévalu dans le monde comme il l’espérait. Par exemple, G. Frederick Wright, qui a écrit en tant que professeur à Oberlin en 1891 (où Finney était auparavant professeur de théologie), donne ses commentaires sur les motifs de Finney à écrire A ceux qui font profession d’être chrétiens, qui exprimaient ses vues sur la perfection : «Dans le même temps, son esprit était mus par un enthousiasme grandissant envers la nécessité d’un état ​​supérieur de consécration de la part de l’église, si le christianisme devait finalement prévaloir dans le monde.»[21] Hambrick Charles-Stowe rapporte le fait que la controverse suivit cet enseignement, bien que ce partisan pensait que qu’il permettrait d’ouvrir la voie au millénium.[22]

Finney et l’innovation théologique

À bien des égards Charles Finney a mené une vague d’innovations théologiques et pratiques qui sont devenues comme la marque mais aussi le fléau de l’évangélisme américain. Qu’une personne dont les enseignements étaient hérétiques selon les normes chrétiennes classiques soit en quelque sorte un héros de l’évangélisme populaire en dit long sur les problèmes dans l’église contemporaine. Ceci est dû au fait, au moins en partie, que les évangéliques américains sont largement impressionnés par le succès et les résultats. Finney est crédité comme étant le développeur de l’évangélisation planifiée de masse.[23] Comme c’est le cas aujourd’hui, si un évangéliste de masse réussit notoirement, il est jugé inapproprié de questionner son enseignement. Ainsi, les réunions de réveil couronnées de succès de Finney ont crédibilisé ses enseignements.

Dans un sens, on pourrait dire que Finney fut le précurseur du mouvement de «Parole de Foi» moderne. Je dis cela du fait de l’accent similaire mis sur la capacité de l’homme à provoquer des effets spirituels attendus par l’utilisation de moyens appropriés. Le mouvement de «Foi», caractérisé par Kenneth Hagin et Kenneth Copeland est bien connu pour déclarer qu’il y a des «lois» intrinsèques de l’univers qui peuvent être mises à profit par ceux qui ont la «connaissance révélée» correcte et qui les mettent en œuvre pour créer les effets spirituels souhaités. La similitude avec Finney est l’optimisme débridé dans le fait que les hommes, ayant la connaissance spirituelle appropriée peuvent résoudre tous les problèmes importants et créer leurs propres résultats souhaités par la bonne utilisation des moyens.

Finney mettait une emphase légèrement différente en ce qu’il souhaitait créer des réveils religieux, un âge millénaire avant le retour du Christ et une société christianisée, (plutôt que de la santé et de la richesse); mais son approche était similaire. Considérez son enseignement sur la manière de susciter des réveils :

[Un réveil] n’est pas non plus un miracle, d’après cette autre définition qui le représenterait comme une chose au-dessus des pouvoirs de la nature. Il n’y a rien dans la religion qui soit au-dessus des pouvoirs ordinaires de la nature: elle ne consiste absolument que dans un juste exercice de ces pouvoirs: rien de plus, rien de moins. Lorsque les hommes se convertissent ce n’est pas proprement qu’ils deviennent capables d’efforts dont ils étaient auparavant incapables: ils usent seulement d’une manière différente, et pour la gloire de Dieu, de forces qu’ils avaient déjà. Enfin un réveil, dans aucun sens, n’est un miracle ou ne dépend d’un miracle: c’est le pur et simple résultat philosophique d’un bon usage que nous faisons de moyens établis par Dieu, comme tout autre effet, produit par l’emploi de certains moyens.[24]

Le pouvoir de produire les résultats souhaités est dans les mains des hommes dont l’esprit est éclairé par les bons principes spirituels. Cette attitude du «je peux», qui est si américaine, a imprégné l’évangélisme moderne. Finney mérite certainement un certain «crédit» pour l’avoir le premier articulé et vulgarisé, mais c’est aussi devenu la pire honte de l’évangélisme américain. Les erreurs et les excès des revivalistes et évangélistes qui suscitent avec «succès» des partisans (succès qui sert de couverture à leurs faux enseignements) ont des racines menant toutes à Charles Finney.

R. C. Sproul a inclus un chapitre sur Charles Finney dans un livre récent et se demande si Finney mérite le terme d’«évangélique» s’il est défini dans son sens classique comme un croyant dans le sola fide (justification par la foi seule).[25] Sproul montre que Finney nie la justification forensique (juridique), un enseignement clé des réformateurs dans leurs différends avec le catholicisme romain.[26] Finney niait à la fois l’imputation du péché d’Adam à la race humaine et l’imputation de la justice de Christ au croyant. Finney a écrit :

La doctrine d’une imputation littérale du péché d’Adam à toute sa postérité, d’une imputation littérale de tous les péchés des élus à Christ et de sa souffrance pour eux dans l’exacte proportion due par les transgresseurs, de l’imputation littérale de la justice et de l’obéissance de Christ aux élus et de la justification perpétuelle conséquente de tous ceux qui se sont convertis à partir du premier exercice de foi quelle que puisse être leur vie ultérieure. Je dis que je considère ces dogmes comme fabuleux et plus dignes d’un roman que d’un système théologique.[27]

Le concile catholique de Trente dans sa condamnation de la Réforme, nommait la justification forensique une fiction juridique. Finney était évidemment d’accord avec cela.

Un autre des écarts célèbres de Charles Finney avec l’orthodoxie chrétienne concerne l’expiation substitutive. Il a en effet rejeté les définitions de la Confession de Westminster sur le thème de l’expiation substitutive,[28] bien qu’en tant que ministre presbytérien ordonné il était censé y adhérer.[29] Finney estimait que le Christ n’aurait pu satisfaire à une «justice exacte» étant donné que le châtiment pour le péché est une damnation éternelle. Or Jésus n’a pas souffert la damnation éternelle. Par conséquent, il n’aurait pu satisfaire aux exigences de la loi à cet égard.[30] Finney, tenant à une théorie de gouvernement moral, estimait que la mort du Christ satisfait la «justice publique» en montrant la haine de Dieu envers le péché et en apportant le «bien-être de l’univers.»[31] R. C. Sproul fournit une description perspicace et précise des vues peu orthodoxes de Finney sur l’expiation.[32] Sproul répond à l’argument de Finney selon lequel les souffrances du Christ étaient insuffisantes pour satisfaire les exigences juridiques d’une «justice de rétribution» comme suit :

Le point de vue de la satisfaction de l’expiation ne voit pas la loi en soi, comme étant satisfaite, mais plutôt le Père dont émane la loi, être satisfait. C’est Dieu qui est à la fois juste et justificateur. Sa justice est apaisée par Christ et ses exigences sont satisfaites.[33]

Finney, juriste de formation, utilisait une théorie juridique comme il la comprenait pour produire sa propre théologie chrétienne. Aucune doctrine chrétienne importante ne semble avoir été à l’abri de d’une alternation de sa part.

L’héritage de Charles Finney

Le plus grand mal que Finney ait fait à l’évangélisme américain, à mon avis, a été de lui léguer un héritage de pragmatisme. L’idée de la fin justifiant les moyens avait la priorité sur tout. Finney était connu pour un revivalisme de «nouvelles mesures». Les nouvelles mesures, considérées dans leur aspect pratique, ont souvent été intégrées aux standards modernes :

Les «nouvelles mesures» incluaient de : prier pour les personnes nominativement, permettre aux femmes de prier et de témoigner, encourager les personnes à se présenter au «banc du pénitent» (un banc à l’avant pour ceux qui était sous une conviction), mobiliser des groupes de collaborateurs à visiter toutes les maisons de la communauté, remplacer les services réguliers par des «réunions prolongées» (longs services ayant lieu chaque soir pendant plusieurs semaines).[34]

Bien que ce fussent là des problématiques soulevées à l’époque, le véritable héritage de Finney fut la volonté de sacrifier la vérité biblique pour l’amour d’enseignements jugés plus à même d’atteindre les objectifs souhaités.

Par exemple, si les chrétiens étaient jugés laxistes, le perfectionnisme était enseigné; si le respect de la loi était nécessaire, la théorie du gouvernement moral était la réponse; si un réveil semblait tarder, le problème était la croyance que la conversion des pécheurs était un acte de Dieu plutôt que l’utilisation de moyens humains. De même, si le millénium n’était pas venu, c’était tout simplement parce que les gens ne respectaient pas le plan d’action. Finney exaltait les capacités humaines à leurs plus haut niveau et fit de l’ensemble de la conversion religieuse une question de décision humaine qui ne nécessitait aucun changement dans la nature de base du pécheur, mais plutôt un acte de la volonté : «L’Esprit Saint nous révèle Dieu, le monde spirituel et tout cette classe d’objets qui sont corrélées à notre nature supérieure, de manière à donner à la raison le contrôle de la volonté. Ceci est la régénération et la sanctification, comme nous devrions les voir à leur vraie place.[35]

Finney a rejeté l’enseignement selon lequel la régénération est un changement surnaturel du coeur touché par le Saint-Esprit.[36] Il se rendit compte que cet enseignement était basé sur la doctrine de la «dépravation morale constitutionnelle», qu’il a rejetée.[37] Finney affirme que nous pouvons changer nos cœurs nous-mêmes et que : «La régénération est imputée à l’homme dans l’Évangile, ce qui ne peut être possible si le terme vise à exprimer uniquement l’intervention de l’Esprit Saint»[38] Pour Finney, la régénération est un choix de la volonté de l’homme : «La régénération, pour avoir les caractéristiques que lui attribue la Bible, doit consister en un changement d’attitude de la volonté, ou un changement dans son choix, son intention, ou sa préférence ultime; un changement de l’égoïsme vers la bonté. C’est passer du choix de l’auto-gratification comme la fin suprême et ultime de la vie, au choix suprême et ultime du bien-être plus élevé de Dieu et de l’univers […]»[39]

Pour Finney, la volonté de l’homme règne en maître. Les bons choix, en réponse au gouvernement moral de Dieu de l’univers, non seulement provoquent la régénération, mais aussi la perfection chrétienne et, finalement, un bienheureux royaume millénaire avant le retour du Christ. R. C. Sproul soutient que la théologie de Finney, avec son accent sur ​​la décision humaine, a eu «une influence massive sur l’évangélisme moderne.»[40] Malheureusement, cette approche du «levez-vous par vos propres moyens» est en phase avec la pensée des évangéliques qui ne réalisent pas à quel point ils ont été influencés par la culture américaine païenne.

Conclusion

La prochaine fois que vous entendrez parler de la dernière innovation qui permet de «gagner le monde pour Christ dans notre génération» pensez à l’héritage de Charles Finney. Malgré tous ses talents et capacités de persuasion, ainsi que son travail dans une culture du XIXe siècle qui était bien moins païenne que la nôtre, il a été incapable de susciter un royaume millénaire comme il l’espérait. 1Corinthiens 1:21 : Puisque à travers cette sagesse le monde n’a pas connu Dieu en voyant sa sagesse, il a plu à Dieu de sauver les croyants à travers la folie de la prédication. On ne peut pas «améliorer» le message de la croix en y ajoutant un mélange d’enseignements déformés et de nouvelles techniques qui «ne peuvent échouer».


Sauf indication contraire, les citations bibliques de la traduction française sont tirées de La Bible version Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007.


Notes de fin

[1] Charles G. Finney, Discours sur les Réveils Religieux, E. Béroud, 1886, Discours 15.

[2] Ibid.

[3] Ibid. Discours 1. Finney explique sa vision du pourquoi l’exaltation est nécessaire en attendant : Alors que le millénium s’installerait, il est probable qu’il n’y aurait plus d’exaltation périodique. L’Église serait alors éclairée, les forces d’opposition supprimées, et elle serait tout entière dans un état d’obéissance stable et continu vis à vis de Dieu. Les enfants seraient formés dans la voie qu’ils devraient suivre, il n’y aurait plus de torrents de mondanité, de mode ni de cupidité capable d’affecter la piété de l’Eglise dès que l’exaltation d’un renouveau s’estomperait.

[4] Je ne prétends pas que Finney a tiré directement son enseignement de Pélage, mais que ses enseignements étaient essentiellement en accord avec ceux de Pélage.

[5] New Dictionary of Theology, ed. Sinclair Ferguson and David F. Wright, Downers Grove: Intervarsity Press, 1988, s.v. Pelagianism, p. 499, 500.

[6] Aurelius Augustine, Bishop of Hippo, Retractions: A Treatise on The Grace of Christ and on Original Sin, Chapter 3, p. 574, dans Books For The Ages, AGES Software, version 2.0 [CD-ROM] (Albany, OR: The Master Christian Library Series, 1997).

[7] Finney, Sermon Collection Vol. 1, The Church Bound to Convert the World, p. 167, dans Books For The Ages, AGES Software, version 2.0 [CD-ROM] (Albany, OR: The Master Christian Library Series, 1997).

[8] Finney, Systematic Theology, 1878 edition, Lecture 32, p. 444, dans Books For The Ages, AGES Software, version 2.0 [CD-ROM] (Albany, OR: The Master Christian Library Series, 1997).

[9] Ibid., Lecture 23, p. 309.

[10] John MacArthur, Jr., Galatians, Chicago: Moody, 1987, p. 77.

[11] Finney, Systematic Theology, Lecture 1, p. 10.

[12] Finney, Sermon Collection Vol. 1, The Church Bound to Convert the World, p. 213.

[13] Voir David L. Weddle, The Law as Gospel: Revival and Reform in the Theology of Charles G Finney, Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1985, p. 161-168, pour une discussion sur le rejet de Finney de la «dépravation constitutionnelle.»

[14] Finney, Systematic Theology, Lecture 22, p. 293-297.

[15] Finney est celui qui a établi une distinction entre dépravation «physique» et «morale». Je ne crois pas que cela fonctionne ou que cela soit logique. Romains chapitres 1 à 3 enseignent que la personne entière et la race entière est pécheresse. Romains 5 enseigne que la race entière est pécheresse «en Adam» tout comme 1Corinthiens 15:22. La distinction inutile de Finney, à mon avis, est tout simplement un jeu sémantique pour couvrir son rejet complet de la doctrine du péché originel et de la nature de péché. Que nous soyons soumis à des «sensibilités» et des «tentations» n’est ni plus ni moins que ce qui peut être dit d’Adam et d’Eve avant la chute.

[16] Finney, Systematic Theology, p. 295.

[17] Ibid. p. 296.

[18] James H Moorhead, Charles Finney and the Modernization of America, Journal of Presbyterian History 62, no. 2, Summer 1984, p. 105.

[19] Finney, A ceux qui font profession d’être chrétiens, Genève ; E. Béroud, 1889, Discours 19.

[20] Ibid. Finney : «Cette loi requiert une bienveillance impartiale, désintéressée, parfaite; l’amour pour Dieu et pour le prochain. Elle demande que nous soyons animés des mêmes sentiments que Dieu, que nous agissions par les mêmes principes que lui, que nous soyons purs de tout égoïsme. En un mot, que dans notre mesure, nous soyons parfaits comme il est parfait. Le christianisme demande que nous ne fassions ni plus ni moins que ce que la loi de Dieu ordonne. Celui qui le fait est, moralement, parfait comme Dieu. Il a les mêmes sentiments que Dieu; il aime ce que Dieu aime; il hait ce que Dieu hait; et pour les mêmes raisons.»

[21] G. Frederick Wright, Charles Grandison Finney, Boston: Houghton, Mifflin and Company, 1891, p. 203.

[22] Charles E. Hambrick-Stowe, Charles G. Finney and the Spirit of American Evangelicalism, Grand Rapids: Eerdmans, 1996, p. 186.

[23] Keith J. Hardman, Seasons of Refreshing – Evangelism and Revivals in America, Grand Rapids: Baker, 1994, p. 142-167.

[24] Finney, Discours sur les Réveils Religieux, Discours 1.

[25] R. C. Sproul, Willing to Believe, Grand Rapids: Baker, 1997, p. 171, 172.

[26] Ibid., p. 172-174.

[27] Finney, Systematic Theology, Lecture 36, p. 508, 509.

[28] Ibid., p. 510-512.

[29] Hardman, Saisons, p. 149. Hardman, un biographe de Finney, dit que l’on avait demandé à Finney s’il avait adhéré à la Confession de Westminster. Celui-ci répondit qu’il l’avait fait dans la mesure où il la comprenait, mais à cette époque (1823), il ne l’avait en fait pas lue. Il a néanmoins été ordonné. Dans ses écrits ultérieurs, il était en désaccord avec la confession calviniste de Westminster sur chaque point d’interaction.

[30] Finney, Systematic Theology, Lecture 25, p. 348.

[31] Ibid., p. 339.

[32] Sproul, Willing, p. 174-178.

[33] Ibid., p. 175.

[34] Hardman, Saisons, p. 152.

[35] Finney, Systematic Theology, Lecture 24, p. 330.

[36] Ibid. Lecture 27, p. 363. R. C. Sproul réagit contre Finney sur ce point: Sproul, Willing, p. 185.

[37] Ibid.

[38] Ibid. p. 366.

[39] Ibid. p. 370.

[40] Sproul, Willing, p. 185.

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