Le mysticisme dans la théologie de Watchman Nee

L’article qui suit est un extrait du livre de Rose-Marie et Jean-Marc Berthoud-Monot, Le mysticisme d’hier et d’aujourd’hui, L’âge d’homme, 2000, Deuxième partie, Chap. II.5 Watchman Nee (1903-1972), pasteur chinois et auteur de nombreux ouvrages. Le livre présente une étude historique de différentes formes de mysticisme dans la mouvance évangélique. Il fait notamment état de l’influence de la mystique catholique, Madame Guyon (1648-1717) sur divers courants du protestantisme. L’extrait choisi quant à lui expose en particulier les enseignements malsains de Watchman Nee sur la sanctification.

Cet extrait est cité avec l’aimable autorisation des auteurs – toute reproduction interdite.


Dans la préface de son ouvrage L’homme spirituel [39], Watchman Nee dit s’être inspiré directement de Jessie Penn-Lewis, de Madame Guyon, d’Evan Roberts et de Stockmayer. Il a été aussi fortement influencé par les écrits de Darby et de Scofield. Il est très proche de leurs principes d’interprétation et leur a largement emprunté leur typologie et leur littéralisme. Pour lui, comme pour Mme Penn-Lewis, il y a deux catégories de croyants, le charnel et le spirituel. Il distingue la justification de la sanctification, mais il sépare les deux dans le temps, la sanctification arrivant par la présence même de Dieu et étant reçue par la foi. Pour cela, il faut mortifier la personne. Or, nous dit l’Écriture, c’est le vieil homme qu’il faut mortifier, c’est contre le péché qu’il faut lutter et non notre personnalité.

Nous citerons à nouveau Olivier Baudraz dans son ouvrage De la sanctification selon Watchman Nee [40] :

La doctrine réformée, si elle considère la sanctification comme une œuvre surnaturelle, telle la justification, due au don gracieux de l’Esprit de Sainteté, distingue la justification et la sanctification en considérant cette dernière comme non instantanée. Ce don de grâce agit premièrement par la Parole et deuxièmement par les sacrements. Ce qui veut dire que l’homme comprenant la volonté de Dieu – « Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification, c’est que vous vous absteniez de l’inconduite, etc. (1 Thes. 4 : 3) – s’efforce… de conformer sa vie à la règle de la loi de Dieu » (Jean Calvin : Institution de la Religion Chrétienne, III, III, 16).

Le Saint-Esprit n’agit donc pas sans les facultés de l’homme, ce qui implique évidemment sa volonté et son intelligence, mais au contraire, il les réforme en nouveauté de vie afin que, par la foi, il soit apte à entrer dans ce combat. Il ne s’agit pas d’un activisme disant : « Dieu a fait sa part; maintenant à toi de faire la tienne », ni d’un quiétisme attendant tout de l’œuvre du Saint-Esprit s’illusionnant d’une sainteté infusée, mais il s’agit d’une œuvre entière de l’Esprit régénérant l’image de Dieu qui avait été obscurcie (Calvin) et créant le nouvel homme selon Dieu (Eph. 4 : 24), œuvre tout entière sous la responsabilité de l’homme. Calvin en parle comme d’une bataille pour réformer la nature humaine, et elle ne prend fin qu’à la mort. Mais ce combat n’est pas le combat d’un humain autonome, c’est le combat de la foi. […] Ainsi, c’est tout le je […] qui doit, adoptant une attitude de foi, lutter contre le péché. Nee voit la sanctification comme la disparition de la personne tandis que les réformés la considèrent comme grâce de Dieu et lutte du croyant par la foi. (op. cit., pp. 93-95)

Quelles seraient la « discipline de l’Esprit » et la mort à soi-même selon Nee?

Écoutons à nouveau Baudraz :

La « discipline de l`Esprit » est traitée très clairement dans La libération de l’Esprit. Nee voit deux phases dans l’oeuvre de l’Esprit, l’une est destructive, l’autre est constructive (op. cit., p. 73). La « discipline de l’Esprit » est la phase destructive. Nee l’appelle « un moyen de grâce » dont aucun ne peut lui être comparé « ni la prière, ni les lectures bibliques, réunions, messages, méditations ou chants de louanges » (ibid., p. 76).

L’image préférée de Nee est le vase d’albâtre qui, brisé, répand le parfum exquis du nard pur. Tant que le vase n’est pas brisé, l’odeur ne se fera pas sentir. Ainsi, l’Esprit de Dieu n’a qu’un désir : briser notre homme extérieur (c`est-à-dire notre âme) afin que notre esprit, la bonne odeur de notre personne, puisse se répandre dans le monde et répandre la connaissance de Dieu. Ce brisement est nécessaire pour que Dieu ne soit pas limité à notre « intérieur » mais puisse « bénir le monde par l’entremise de ceux qui lui appartiennent » (ibid., p. 14).

Pour faire le lien avec la sotériologie [la doctrine du salut, réd.], il nous appartient aussi de préciser que cette démarche de l’Esprit appartient à la deuxième « partie » du salut : c’est l’identification à la mort et à la résurrection du Christ. Voyons comment la radicalité de Nee se manifeste dans ce domaine. Les expressions utilisées sont très violentes et dures. Le caractère oriental de l’abnégation a, chez lui, l’occasion de se manifester dans ce contexte [41]. […] En voici quelques exemples :

« C’est un chemin marqué par des traces de sang, celles de nombreuses blessures… nous devons laisser le Seigneur faire complètement éclater notre homme extérieur… » (ibid., p. 14)

« Le Seigneur emploie deux méthodes : l’une est progressive l’autre brutale : il procède à une destruction générale. » (ibid., p. 15)

« Pour certains… l’œuvre reste inachevée. Rien de plus sérieux! Il n’y a rien de plus grave que de gaspiller le temps de Dieu. » (ibid., pp. 15s.)

« La croix doit détruire tout ce qui appartient à notre homme extérieur – opinions, méthodes, savoir-faire, apitoiement sur soi – et à notre être tout entier » (ibid., p. 16)

« Le Seigneur nous fait mordre la poussière » (ibid., p. 78)

« Pour séparer les moelles, il faut faire sauter les os. Pour séparer les jointures, il faut tailler dans la chair. C’est ainsi que l’épée à deux tranchants est capable de travailler en nous. » (ibid., p. 88)

« Dieu dispose nos circonstances de manière à briser les traits saillants de notre caractère. Dieu ne vous lâchera pas qu’il n’ait liquidé en vous ces traits particuliers » (ibid., p. 99)

« Ils échouent [les chrétiens charnels] dans tout ce qu’ils entreprennent… C’est ainsi que le Saint-Esprit les mate et atteint son but. » (ibid., p. 108)

« Par chaque coup il cherche à nous affaiblir un peu plus, jusqu’à ce que le jour vienne où nous serons écrasés et souples entre ses mains » (ibid., p. 109)

Tout cela n’est qu’un petit échantillon de ce qu’on peut trouver dans ses nombreux livres. Cette lutte du Saint-Esprit contre le naturel du croyant aboutira à une fin, à un moment précis, dans une crise finale que l’on peut appeler « sa mort mystique » qui correspond à l’application totale de la mort du Christ. Le caractère de cette expérience est effrayant. Nee en donne quelques descriptions, quoique discrètes, et parle « d’eaux profondes », de « perte de l’âme » (La vie chrétienne normale, pp. 227 et 231 [42]) et qu’il nous faut « laisser la Croix réduire au silence cet instinct de conservation » (ibid., p. 232). Les conséquences sont graves. Il se passe un véritable changement dans la personne, il y a une perte totale de confiance en soi-même (ibid., pp. 238, 240; La libération de l’Esprit, p. 80), une crainte de soi-même et une connaissance du « tourment que nous aurions dans notre coeur devant le Seigneur, si nous agissions sous une impulsion de notre âme » (La vie chrétienne normale, p. 240). C’est la peur qui règne dans l’individu, un sentiment d’enfer et d’abandon de Dieu jusqu’à ce que, l’homme n’osant plus penser, effrayé par ce qu’il est, Dieu vienne le sortir de cette expérience. Si Dieu ne venait à son secours, tant les troubles sont profonds, il pourrait en mourir (Selon le témoignage d’un disciple de Nee). Cet abandon peut durer plusieurs semaines ou mois. En ce qui concerne sa propre expérience, Nee nous parle de plusieurs mois (ibid., p. 241)

Pour y conduire les chrétiens, il ne lésine pas sur les arguments qui sont de ce type : à quoi sert-il de vouloir échapper à une telle discipline de Dieu puisque « celui qui veut sauver sa vie la perdra », ou bien, « Dieu attendra le temps nécessaire, mais il arrivera à ses fins ». L’effet est de nous placer devant une « béance » morbide qui nous attire irrésistiblement, pour peu que nous ayons quelques phantasmes quant à la mort. Bref, rien ne peut éloigner cette coupe, ni la prière ni les supplications, car elle est la volonté de Dieu, la marche à la suite de Jésus-Christ.

Cette expérience procure une rupture totale d’avec le monde. Elle fait vraiment passer le croyant dans le Royaume de Dieu. Si, autrefois, le croyant espérait devenir un être ressuscité, mais ne le vivait pas encore, par ce passage, il est vraiment ressuscité : c’est la chair qui est maintenant une chose lointaine, aussi éloignée que l’était alors la résurrection. Ainsi l’homme devient un chrétien spirituel et le Saint-Esprit pourra l’utiliser pour l’oeuvre de Dieu. Cette expérience a donc un caractère rédempteur et apporte une anticipation de la résurrection. Voilà en quoi consiste la délivrance du péché. Cette conception de mort mystique est différente de celle que l’on trouve dans l’histoire des spirituels. C’est une nouvelle synthèse constituée d’éléments communs à divers mystiques auxquels Nee a ajouté un certain nombre de variations prises dans différents mouvements perfectionnistes. […] Il nous faut constater que tous ces mystiques étaient pour la plupart des moines qui avaient choisi volontairement de s’abîmer dans les restrictions, les jeûnes et les prières. Le « privilège » de leurs enseignements, non sans conséquences, était suivi par ceux qui voulaient emprunter « la voie royale », mais en aucun cas ne s’adressait à tout le peuple chrétien. Nee, lui, porte une lourde responsabilité, nous semble-t-il, d’apporter de telles notions, en les présentant comme obligatoires, à tous les croyants qui veulent être « normaux » (Je fais allusion à la vie chrétienne sous-normale et normale dont il parle). Car il faut le dire, s’il y a eu des morts, des névrosés et des fous par « overdose » de pratiques spirituelles dans les couvents, c’est aussi la peau des jeunes chrétiens que l’on joue aujourd’hui par de tels enseignements. La particularité de cette démarche est certainement de croire que par une expérience psychologique ou spirituelle toute la réalité jusqu’à sa racine soit modifiée, que le pécheur soit mort, la nature anéantie et le contact avec Dieu pleinement rétabli. Ceci correspond plus à une vie angélique que terrestre. On peut ainsi parler d’illusion d’entrée dans le Royaume de Dieu, vu que rien n’a changé en réalité; le monde demeurant le même, il n’y a eu qu’une « réalisation subjective ». (De la sanctification selon Watchman Nee, pp. 61-66)

Tournons notre attention maintenant vers rôle de l’intuition chez Nee. Pour lui, nous dit Baudraz,

L’esprit est le souffle de vie que Dieu lui a insufflé. Il a trois fonctions à accomplir : la conscience, l’intuition, la communion. La conscience permet le discernement du bien et du mal, par un jugement spontané et direct. L’intuition a une perception directe, une vraie connaissance qui ne procède ni de l’intelligence, ni du sentiment ou de la volonté. C’est par cette voie-là que les révélations de Dieu se font connaitre au croyant, ainsi que tous les mouvements du Saint-Esprit. La communion, c’est l’adoration de Dieu, car les organes de l’âme ne sont pas compétents pour adorer Dieu. Pour Nee, notre esprit est pratiquement de la même substance que celui de Dieu; ainsi, Dieu ne tient pas faire la distinction entre son Esprit et notre esprit. (op. cit., pp. 45-46)

Écoutons Nee lui-même expliquer dans L’homme spirituel que l’on connait la volonté de Dieu en écoutant son intuition :

Pour accomplir la volonté de Dieu, il suffit simplement au chrétien de prendre garde à l’intuition qu’il reçoit. Il n’existe pour lui aucune nécessité de demander aux autres, pas même de se poser la question à lui-même. L’Onction lui fournit sur tous les sujets l’enseignement dont il a besoin. En aucun cas l’Onction ne l’abandonnera ou ne lui laissera la liberté de choix. Quiconque désire marcher selon l’Esprit doit admettre ce principe. Nous n’avons pas d’autres responsabilités que d’accepter l’instruction fournie par l’Onction. Nous n’avons nul besoin de décider quel chemin prendre; en fait, elle ne nous laissera pas cette liberté. Tout ce qui ne découle pas de la direction donnée par l’Onction ne peut venir que de notre propre fond. L’Onction fonctionne dans l’indépendance. Elle n’a pas besoin de notre concours. Elle exprime en pleine indépendance la pensée de l’Esprit, sans que notre entendement la cherche, ou que nos sentiments s’en inquiètent. L’Onction opère dans l’esprit de l’homme, pour le rendre capable de connaître Sa pensée. (op. cit., p. 191)

Les chrétiens n’ont nul besoin que d’autres les instruisent, puisque l’Onction les instruit de l’intérieur sur toutes choses. Le Saint-Esprit qui est en eux se chargera de leur apprendre à distinguer ce qui est de Dieu de ce qui ne l’est pas. […] Chacun sait que les fausses doctrines foisonnent. Seuls ceux qui s’attachent intuitivement à l’enseignement de l`Onction sont préservés de la séduction, dans ce temps de confusion théologique et de manifestations surnaturelles. (op. cit, p. 192)

Connaître les choses par notre intuition, c’est ce que la Bible appelle révélations. Le Saint-Esprit rend le croyant capable de saisir quelque chose de particulier en lui faisant percevoir par son esprit sa réalité. La révélation n’a pas d’autre sens. En ce qui concerne la Bible ou la personne de Dieu, il n’y a qu’une espèce de connaissance qui ait du prix, c’est la vérité qui est révélée à notre esprit par l’Esprit de Dieu. Dieu ne donne pas d’explication de Lui-même par l’organe de la raison (op. cit., p. 194).

Quand nous croyons en Lui […] Christ nous communique sa propre vie (transfert de substance) [sic dans le texte] (op. cit., p. 370).

Pour Nee, dans l’état de sainteté, nous possédons la vie même de Dieu, c’est-à-dire, il y a transfert de substance. L’obéissance à la loi n’est alors plus requise. Baudraz nous dit ceci :

L’état de sainteté, pour Nee, est réalisé par une adhésion totale à la volonté de Dieu. Celle-ci comporte deux aspects distincts : la conformité au dessein éternel de Dieu et l’obéissance à la révélation du Saint-Esprit. L’obéissance à la loi n’est plus requise car par notre mort sur la croix notre vie est supprimée. C’est l’obéissance à la révélation de l’Esprit qui la remplace. Nous allons maintenant essayer d’expliquer ce que Nee appelle le dessein éternel de Dieu qui a une place centrale dans sa doctrine de la sanctification. Le dessein de Dieu est d’avoir des fils qui soient la pleine expression de son propre Fils. Pour ce faire, Dieu a versé son Esprit en l’homme en le régénérant et il fait donc partie désormais de la famille de Dieu. Or, si l’homme est de cette famille, c’est que sa vie n’est pas inférieure à celle de Dieu. Nee s’émerveillera de cette condition en s’exclamant : « Réalisons-nous que nous avons aujourd’hui la même vie que celle que Dieu possède? » (La vie chrétienne normale, p. 109). Ailleurs, il dit : « Christ nous communique Sa propre Vie (transfert de substance) » (L’homme spirituel, p. 370). Il n’est pas à douter que Nee croie en une divinisation telle Saint Jean de la Croix la professe : « Dieu lui communique à l’âme si bien son être surnaturel qu’elle semble Dieu Lui-même… l’âme est transformée, elle participe à ce qu’est Dieu, elle paraît être Dieu plutôt qu’âme; elle est Dieu par participation. » (Saint Jean de la Croix, La Montée au Carmel, livre II, ch. IV, dans op. cit., pp. 67-68).

Baudraz poursuit :

C’est cette présence de divinité qui peut alors accomplir la sainteté en l`homme, notre sainteté sera ensuite épelée avec un S majuscule, dira Nee. Or, pour épeler sainteté avec un S majuscule, Nee procède d’une manière spéciale qui est similaire à celle de Mme Guyon et de Molinos. Nee en appelle à un acte de foi sur la réalité de sa mort. Devant la tentation et la racine du péché qui le chatouillent, il sépare radicalement le domaine réel du spirituel : « Allons-nous croire aux faits tangibles du domaine naturel qui sont clairement devant nos yeux, ou aux réalités invisibles du domaine spirituel, que l’on ne peut ni toucher ni prouver par la science? » (W. Nee : La vie chrétienne normale, p. 64). Ailleurs, il dit qu’il est nécessaire que l’esprit « ne se laisse pas affecter par une désobéissance aux lois divines… » (L’homme spirituel, p. 39), s’il veut rester en union avec Dieu. La séparation de l’âme et de l`esprit permet de vivre sur deux plans à la fois, dans le Royaume de Dieu et dans le monde, si la personne est dédoublée (l’expression se trouve dans La libération de l’Esprit, p. 35).

Cependant, le problème est le suivant : ce qui est du monde est appelé à disparaître, mais corps et âme s’y trouvent précisément. Nee dit bien d’ailleurs que le moi est retranché et que tout ce qui appartient à l’être créé est abandonné (L’homme spirituel, p. 379). La solution proposée pour garder un être entier sera la deuxième substitution. C’est le Christ qui vient vivre en nous pour reformer la personne et pour lutter contre le péché (La vie chrétienne normale pp. 7, 154-158). Il s’agit d’une véritable substitution, car la volonté qui représente le moi pour Nee est supprimée en faveur de celle de Dieu. Nee le dit bien : le vrai christianisme est une vie échangée et non une vie changée (La vie chrétienne normale, p. 164). C’est dans ce sens qu’il interprète Gal. 2 : 20 : « Si je vis, ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi… » Ce pas dans la vie spirituelle se situe après la régénération et il le nomme la reproduction, car, dit-il, c’est la vie même de Christ qui se reproduit en nous (ibid.), c’est-à-dire qu’elle se développe et s’accroît en nous.

Comme chez beaucoup de mystiques, on peut se demander quelle différence subsiste encore entre Créateur et créature et comment l’homme conserve une personnalité distincte; car Nee parle de se perdre en Dieu et de fusion avec son Esprit. (L’homme spirituel, pp. 107, 137, 259, 380, dans op. cit., p. 69)

W. Nee croit également à l’expérience du baptême du Saint-Esprit à la manière de Mme Penn-Lewis :

En général, le chrétien qui n’a pas encore expérimenté le baptême du Saint-Esprit est un peu dans le vague quant à la réalité du domaine spirituel. […] Il peut recevoir des instructions de la Bible, mais la compréhension en est confinée à son intelligence, parce qu’il manque encore de révélation dans son esprit. Mais une fois qu’il a fait l’expérience du baptême, il devient extrêmement sensible à son intuition, et il voit s’ouvrir devant lui, dans son esprit, tout un monde spirituel. Par l’expérience du baptême du Saint-Esprit, non seulement il touche la puissance surnaturelle de Dieu, mais il voit s’établir un contact avec Sa Personne même. Or c’est là justement que commence la lutte spirituelle. C’est la période au cours de laquelle la puissance des ténèbres se déguise en ange de lumière, et tente même de contrefaire la puissance et l’œuvre du Saint-Esprit. C’est aussi le moment où l’intuition prend conscience de l’existence d’un monde spirituel et de la réalité de Satan et des mauvais esprits. […] (L’homme spirituel, p.175)

De nombreux livres de Nee sont aujourd’hui réédités et connaissent une vogue certaine. Cela nous aide à mieux comprendre comment (quoi qu’il ne s’agisse ici nullement d’une cause unique!) la mouvance évangélique actuelle en est arrivée là où elle se trouve. Une telle recherche du baptême du Saint-Esprit, l’annihilation de son moi et l’incitation à une marche de l’Esprit par l’intuition seule a fort bien préparé la voie à l’attrait débridé que nous connaissons aujourd’hui pour les révélations, les prophéties, les visions et tout ce que l’on voudra bien y ajouter. Venons-en maintenant à la trichotomie de W. Nee.

Pour comprendre la trichotomie de W. Nee (l’être humain serait fait de trois parties, le corps, l’âme et l’esprit), lisons les propos de Henri Blocher dans son excellente étude, De l’âme et de l’esprit [43]. Nous rappelons que dans la pensée classique et biblique, la structure de l’être individuel est composée de deux parties, le corps et l’âme (ou l’esprit) organiquement unis mais distincts et que seule une catastrophe telle que la mort peut séparer [44]. Voici un extrait de cette étude :

Les partisans d’une division triple, ou trichotomie, se plaignent qu’on simplifie abusivement les choses en confondant l’âme et l’esprit. Ce sont deux parties en plus du corps!

En fait, la trichotomie se présente en deux versions, fort opposées : l’une, de tendance rationaliste, l’autre, irrationaliste. La première est ancienne, et bien que minoritaire, se retrouve de siècle en siècle, d’Origène à Ruben Saillens! Elle fait de l’âme le siège de la sensibilité, des pulsions vitales, des émotions, bien au-dessous de l’esprit-raison. Cette conception apparaît dans l’ère platonicienne, surtout dans le néoplatonisme : quand le dualisme s’accentue et qu’on introduit des intermédiaires, la cime rationnelle de l’âme, selon Platon, devient une partie séparée, et la zone inférieure, une partie médiane; c’est sous l’influence du stoïcisme que le nom d’esprit (pneuma) se joint à celui de raison (noûs).

L’autre trichotomie, au contraire, est une création récente; nous n’en connaissons pas de témoin avant l’époque contemporaine. Elle revêt beaucoup d’importance pour une frange de penseurs spiritualistes ou néo-mystiques […] – parmi lesquels on nommera l’Anglais T. Austin-Sparks et le Chinois Watchman Nee. Par une curiosité de l’histoire, cette seconde trichotomie si rare s’est largement diffusée dans les groupes évangéliques de langue française, au point que certains croyants ignorent qu’il existe d`autres thèses! Elle ravale la raison et la volonté dans la partie médiane, l’âme, et fait de l’esprit, partie supérieure, une faculté du divin au-delà de tout raisonnement et de toute délibération, mais ce n’est pas une intuition intellectuelle, comme dans la noésis platonicienne, couronnant le raisonnement, mais une intuition spirituelle souvent contrastée avec le raisonnement. Les conséquences théoriques et pratiques sont beaucoup plus grandes que celles de la vieille trichotomie. […]

A s’éloigner de l’Ecriture, on devient vite la proie d’incohérences ou d’hérésies dans la construction doctrinale. Diviser entre âme et esprit, c’est fabriquer un problème insoluble : où est le vrai je en dernière analyse? Qui est responsable? Egarés par leur schéma, les auteurs irrationalistes que nous avons évoqués ont été jusqu’à dire que l’âme seule péchait, et que l’esprit n’y avait pas de part (malgré 2 Cor. 7 : 2). Pis encore : on lit l’affirmation que l’esprit (de l’homme) est émané, non pas créé : prise au sérieux, cette proposition conduirait tout droit au panthéisme. La tentation panthéiste est d’ailleurs présente aux deux versions de la trichotomie : si la théologie platonisée élève l’esprit au-dessus de l’âme, c’est qu’elle tend à voir en lui une étincelle de la raison divine : si la doctrine néo-mystique élève l’esprit au-dessus de l’intelligence et du vouloir, c’est à cause de l’attrait d’une union fusionnelle avec le divin. Même quand la modération protège des plus graves conséquences, comme dans le cas de Watchman Nee, homme de Dieu admirable à bien des égards, l’Ecriture ne peut plus jouer son rôle de règle objective (qui s`applique par le truchement de la raison), et la porte s’ouvre à tous les désordres et à toutes les petites dictatures illuministes : le Little Flock de Watchman Nee a été déchiré par le schisme d’un disciple à la trichotomie extrême, Witness Lee, séparé avec son Local Church Movement. La séduction spiritualiste a fait, dans l’histoire, une foule de victimes! (Henri Blocher, op. cit.)

L’engouement pour les ouvrages de Watchman Nee, de Witness Lee et pour leur type de mysticisme est en forte croissance. Une secte se serait constituée, fondée sur leur doctrine. Nous lisons dans la préface de leur publication Le Courant (no 3, 1997) [45] :

Nous nous efforçons de présenter l’essence de la révélation divine. De nombreux enseignants chrétiens ont présenté les vérités bibliques de façon adéquate, mais très peu ont aidé les croyants à prendre conscience de leur union organique avec le Dieu trinitaire. Grâce à cette union organique, nous possédons la vie et la nature divine, qui nous rendent capables de vivre une vie humaine et divine pour exprimer Dieu dans Sa gloire.

A la régénération, nous ne possédons pas la vie ou la nature divine, notre nature restant toujours humaine. Mais par la communion du Saint-Esprit qui habite en nous, nous sommes, par notre nature au Christ, devenus en lui participants de la nature divine. La vie que nous menons restera toujours humaine, même si Christ nous transforme de plus en plus à son image. Nous ne sommes pas des dieux et ne le deviendrons jamais. Ne mélangeons pas les ordres. Désirer être comme Dieu a été la tentation de Lucifer lorsqu’il était encore auprès de Lui.



Notes de fin

[39] Watchman Nee, L’homme spirituel, [Résurrection et Imprimerie Nouvelle L.-A. Monnier, Bevaix et Neuchâtel, 1968 (rééd. 1992, Vida)]

[40] Olivier Baudraz, De la sanctification selon Watchman Nee, [mémoire de Maîtrise en théologie, à la faculté Libre de Théologie Réformée d’Aix-en-Provence, 1984]

[41] Baudraz ajoute en note : « Nous avons été très troublés par l’omniprésence du caractère morbide de ce domaine, et après la lecture de plusieurs centaines de pages où la brutalité divine est explicitée, nous avons été nous-mêmes plongés dans des angoisses et des frissons qui devaient être surpassés par des lectures plus sereines et plus saines. »

[42] W. Nee : La vie chrétienne normale, éd. Farel, réimp. 1995.

[43] Henri Blocher, De l’âme et de l’esprit, Ichthus, sept.-oct. 1997.

[44] Voyez les études suivantes : Jean-Claude Larchet, Ceci est mon corps. Le sens chrétien du corps chez les Pères de l’Eglise, La Joie de Lire, Genève, 1996; Roger Verneaux, Philosophie de l’homme, Beauchesne, Paris, 1985; Robert H. Gundry, Soma in Biblical theology, Zondervan, Grand Rapids, 1987; J. W. Cooper, Soul and Life Everlasting, William B. Eerdmans, Grand Rapids, 1989.

[45] Le Courant est une revue trimestrielle publiée par Living Stream Ministry, 1853 West Ball Road, Anaheim, CA 92804-5590, USA. Le Courant est distribué par Le Courant de vie, 44 rue Monge, 75005 Paris, France.

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