Le Sadhou Sundar Singh et le monde spirituel

Article du «Blog de réflexion chrétien», 2007, (révision du 03/08/14). Reproduction autorisée, pourvu qu’elle soit intégrale et que la source soit indiquée : https://reflexionsjesus.wordpress.com/


Dans cet article on fera une analyse critique des propos du Sadhou Sundar Singh sur le monde spirituel d’un point de vue biblique.

On s’attachera dans un premier temps à exposer les principes spirituels dont le Sadhou a eu connaissance au cours de ses visions. Par ailleurs, on montrera que le Sadhou a donné des enseignements partiels voire contradictoires à ce sujet.

On fera ensuite apparaître que les principes spirituels du Sadhou s’opposent principalement au concept du jugement dernier.

On verra aussi que d’autres personnes avant lui professaient des principes similaires sur le monde spirituel. Comme le Sadhou, ces personnes avaient systématiquement reçu leurs enseignements aux travers de visions.

On conclura finalement sur le caractère hétérodoxe et dangereux des enseignements du Sadhou sur le monde spirituel.

*******

Sundar Singh naquit en Inde en 1889 dans une famille pratiquant la religion Sikhe. Il dit s’être convertit au christianisme en 1904, à l’âge de 16 ans après avoir reçu une vision du Christ. En 1905, il fut baptisé dans l’église anglicane. Il entreprit alors un ministère itinérant de prédicateur de l’évangile en Inde et au Tibet, adoptant le costume safran de Sadhou (homme saint dans l’hindouisme). En 1909 et 1910, il suivit des études de théologie dans un collège anglican. En 1918 son ministère toucha d’autres pays d’Asie, puis en 1920 il visita la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l’Australie, pour revenir en Europe en 1922. Il disparu en 1929 durant un voyage d’évangélisation au Tibet à l’âge de 39 ans.[1]

Le Sadhou dit avoir commencé à expérimenter de manière régulière des visions du monde spirituel à partir de 1912.[2] Au cours de ces visions, il rencontrait des esprits qui lui révélaient différentes lois et principes sensés régir le monde spirituel. En 1926, il écrivait à ce propos :

[…] à travers toutes ces années, ces visions ont continué à enrichir ma vie. Je ne puis les appeler à volonté, mais en général c’est quand je suis en prière ou en méditation, parfois huit à dix fois par mois, que mes yeux s’ouvrent pour voir le ciel pendant une heure ou deux, et pour marcher avec Christ dans la gloire de la sphère céleste, conversant avec les anges et les esprits. Leurs réponses à mes questions ont fourni la matière de plusieurs de mes écrits […][3]

Dans cet article, on a distingué 4 principes qui semblent structurer l’enseignement eschatologique du Sadhou issu de ses visions. On va maintenant les passer en revue, en citant quelques passages illustratifs provenant de rapports de vision du Sahou.

1) Le principe de l’espace spirituel intermédiaire

L’environnement spirituel des esprits des morts serait borné par un niveau bas appelé par le Sadhou «enfer» et par un niveau haut, appelé «ciel». Entre les deux se trouverait un état ou espace intermédiaire dans lequel les esprits des morts arriveraient et où ils seraient enseignés et guidés par d’autres esprits.

L’âme d’un philosophe allemand entra dans le monde des esprits et aperçut de loin la gloire incomparable du monde spirituel et le bonheur sans borne de ses habitants. Il en fut charmé mais, ancré dans son intellectualisme, il ne put y pénétrer et jouir de ce bonheur. […] Je demandai à l’ange ce que serait le sort de cet homme et il me répondit: ‘que s’il avait mené une vie coupable, du commencement à la fin, il aurait en mourant rejoint les esprits de ténèbres mais comme il n’est pas privé de sens moral, il errera en aveugle dans la semi obscurité des états intermédiaires, heurtant partout sa tête de philosophe jusqu’à ce que, reconnaissant sa folie, il se repente. Il sera enfin apte à accepter les enseignements nécessaires que les anges préposés à ce service sont prêts à lui donner. Il sera alors admis à entrer en pleine lumière dans la sphère supérieure’.[4]

2) Le principe de la compatibilité spirituelle

Les esprits des morts arrivant dans l’espace intermédiaire seraient susceptibles d’évoluer vers les différents niveaux spirituels inférieurs ou supérieurs. Cette évolution se ferait par affinité entre le degré d’avancement spirituel des esprits et le niveau spirituel qui leur serait donné d’intégrer.

En ma présence, un jour, un débauché entra à sa mort dans le monde des esprits. Quand les anges et les saints voulurent l’y aider, il commença immédiatement à jurer et à dire que Dieu était absolument injuste. […] À cet instant on entendit une douce voix venant du haut des cieux, celle d’un ange, ‘dire que Dieu permettait l’admission de cet homme au ciel’. Celui-ci s’empressa d’avancer, escorté par deux anges, mais arrivés à la porte du ciel, et voyant ce lieu lumineux et glorieux, ainsi que ses bienheureux habitants, notre homme fut tout effrayé. Les anges lui disaient: ‘Vois comme ce monde est magnifique! Va un peu plus loin et tu apercevras le Seigneur sur son trône’. Il regarda par la porte, mais lorsque la lumière du soleil de justice lui révéla l’impureté de sa vie de péché, il se rejeta en arrière dans une agonie d’horreur et de dégoût de lui-même, puis il s’enfuit avec tant de précipitation qu’il ne s’arrêta pas un instant au lieu intermédiaire du monde des esprits, mais le traversa comme une pierre et tomba tête baissée au fond de l’abîme infernal. On entendit alors la douce voix du Seigneur, disant: ‘Voyez, mes chers enfants, Personne n’a la défense d’entrer ici, et personne ne l’a défendu à cet homme; c’est sa vie impure qui l’a forcé à fuir ce lieu saint, ‘ {Jn 3:3}.[5]

3) Le principe de la rédemption permettant le développement

La rédemption offerte par le sacrifice de Jésus aurait une utilité tant avant qu’après la mort. Elle permettrait d’augmenter le degré d’avancement des esprits des morts et par là même de favoriser leur évolution des bas niveaux infernaux vers les hauts niveaux du ciel.

Comme on l’emmenait, un des bons esprits venu à son secours, lui dit: ‘je t’ai pardonné de tout mon coeur! Puis-je faire quelque chose pour toi?’ Le meurtrier le reconnut de suite pour l’homme qu’il avait assassiné quelques années auparavant. […] Sa victime répliqua: ‘Tu devrais te repentir sincèrement, et revenir à Dieu, car, dans ce cas, il y a encore de l’espoir pour toi, le sang de l’agneau de Dieu pouvant te laver et te donner une vie nouvelle qui te fera échapper aux tourments de l’enfer’.[6]

4) Le principe du temps de développement indéfiniment extensible

Un temps indéfiniment extensible serait alloué au processus d’évolution des esprits des morts vers les niveaux spirituels élevés. Ceci entraînerait le fait qu’à un moment futur, tous les esprits seront définitivement rassemblés en présence de Dieu dans le niveau du ciel le plus élevé.

A ce sujet, au plus tard en 1920, le Sadhou relatait les informations suivantes :

 » Il me fut dit encore que l’amour de Dieu agit jusqu’en enfer. […] Comme Dieu agit par sa lumière au dedans et au dehors de nous, presque tous ceux qui sont en enfer seront finalement conduits aux pieds du Christ. Des millions de siècles seront peut-être nécessaires, mais quand ce jour arrivera, ils seront remplis de reconnaissance envers Dieu. Cependant ils seront moins heureux que ceux qui ont suivi le Christ dès ici-bas. C’est ainsi que l’enfer même est une école d’apprentissage, une préparation à la maison paternelle. Ceux qui sont en enfer sentent bien qu’ils ne sont pas dans leur véritable patrie, car ils souffrent. Les hommes n’ont pas été créés pour l’enfer; ils y sont malheureux et désirent s’échapper pour aller au ciel. C’est ce qu’ils font; mais lorsqu’ils vont au ciel, ils sont encore plus dépaysés qu’en enfer et s’en retournent. Ils comprennent alors que leur état est anormal et sont amenés peu à peu à repentance.[7]

« Je demandai encore : « Les morts seront-ils tous rassemblés et jugés en même temps ? «
On me répondit que non. Au moment de quitter ce corps, l’âme se souvient de tous les incidents de sa vie ; le souvenir est clair, précis, et c’est là ce qui constitue le jugement. La lumière céleste révèle aux méchants leur propre état. Ils comprennent aussitôt qu’ils ne peuvent vivre en compagnie des saints et des anges. Ils sont tellement dépaysés, tout est si contraire à leur nature, qu’ils demandent l’autorisation de quitter le ciel. Dieu ne renvoie personne. Le ciel n’est pas un lieu entouré de murs et de grilles où l’on ne pénètre qu’au moyen d’une carte d’admission. La carte d’admission, c’est la vie que l’homme a menée. […] « Si un homme est né de nouveau, il peut voir le royaume des cieux et y être à l’aise. C’est là le vrai jugement dernier et c’est un jugement quotidien. Il ne s’effectue pas par un acte de Dieu qui nous sépare de Lui; c’est un jugement intérieur. Le jugement dernier sera une proclamation du résultat final, quand chaque serviteur de Dieu sera exalté devant la Création entière.
[8]

En 1928, quelques mois avant sa disparation le Sadhou écrivait :

Oui, j’ai discuté avec le vénérable Swedenborg ainsi qu’avec d’autres saints et anges à propos des enfers, bien que je ne sois pas capable d’expliquer adéquatement tout ce qu’ils m’ont dit. Néanmoins, cela pourrait s’exprimer ainsi : Aucun esprit ne peut exister éternellement si séparé de Dieu par le péché ou le mal. Il doit soit cesser d’exister, soit retourner à Dieu qui est la source de la vie. Or il n’y aucun esprit qui ne cessera jamais d’exister; ainsi tout esprit devra revenir finalement à Dieu, même si cela doit se faire après des siècles et des siècles.[9]

*******

On va maintenant montrer qu’en fonction de ses ouvrages, le Sadhou a mis plus ou moins l’accent sur les principes spirituels qui ont été énumérés plus haut. Il semble qu’il agissait de la sorte par souci d’adaptabilité à son public plus ou moins à cheval sur l’orthodoxie biblique.

Le Sadhou a même semble-t-il nié un des principes spirituels qu’il avait énoncé d’autre part. Il a en l’occurrence déclaré que la repentance ne peut se faire que durant la vie et non après la mort. C’est à dire que la rédemption offerte par Jésus ne l’est qu’aux vivants et non aux morts :

Dieu est amour. Il nous donne l’occasion de nous repentir. Si nous la dédaignons, nous n’en aurons pas d’autre après la mort. Christ ne serait pas descendu sur la terre si une chance nous était offerte d’être sauvés plus tard. Il serait resté au ciel.[10]

Ces propos contredisent manifestement le principe de la rédemption permettant le développement des esprits après la mort que nous avons vu plus haut. Voici ce que le Sadhou a écrit à un autre endroit :

– Je dis une fois : « Quantité d’âmes seront perdues parce qu’elles n’auront pas entendu parler du Christ. « Mais on me répondit : « – Tout au contraire; il en est très peu qui seront perdues, et beaucoup seront sauvées. Voilà la vérité, mais ne le dis pas, me fut-il recommandé presque malicieusement, car cela rendrait les hommes insouciants, et nous voulons qu’ils connaissent aussi les joies du premier ciel, le ciel sur la terre. S’il n’y avait aucun espoir pour les païens, et pour tous les chrétiens qui meurent en état de péché, Dieu cesserait de créer les hommes. Nous devons faire tout notre possible pour sauver les pécheurs, mais s’ils refusent de s’amender, nous ne devons pas abandonner tout espoir à leur sujet.»[11]

On note dans ces propos une sorte de recommandation des esprits à l’attention première du Sadhou de ne pas propager ces enseignements sur le monde spirituel sous prétexte de ne pas rendre les hommes trop «insouciants». C’est peut-être des recommandations de ce type qui expliquent en partie, la variabilité des enseignements du Sadhou sur le monde spirituel.

D’un autre coté, le principe la compatibilité spirituelle des esprits avec les niveaux du monde spirituel est le principe qui a visiblement le plus transparu dans plusieurs ouvrages ou discours du Sadhou. On présente ci-après quelques passages significatifs :

Dieu désire que tous aillent au ciel, mais les pécheurs ne s’y trouveraient pas à leur aise : le jeune homme dont je viens de parler ne serait pas capable de vivre au ciel avec les anges.[12]

Cela n’implique pas qu’ils n’aient aucun amour pour les pécheurs, mais la sainteté du ciel paraîtra fort peu agréable à ceux-ci. Si, déjà dans ce monde, la compagnie des hommes bons et justes est odieuse aux pécheurs, comment pourraient-ils, dans le ciel, vivre éternellement en leur compagnie ?[13]

Un paradis tel que celui-là serait pour eux une sévère punition, l’enfer même. N’allez donc pas croire que Dieu expulsera les pécheurs du ciel pour les jeter en enfer. Dieu, qui est amour, n’a jamais jeté personne en enfer et ne le fera jamais. C’est sa propre vie de péché qui conduira le pécheur en enfer. Avant même que la vie d’ici-bas soit arrivée à son terme, avant d’aller au paradis ou en enfer, dès cette vie présente, le paradis ou l’enfer existent dans le coeur de l’homme, selon que ses actions sont bonnes ou mauvaises.[14]

Le ciel et l’enfer sont deux états différents dans le monde spirituel; états qui ont leur fondement dans le coeur de l’homme. C’est dans ce monde seulement qu’ils ont leur origine. L’homme, qui ne peut pas voir son propre esprit, ne peut pas voir non plus ces deux états de l’esprit. Il ne peut que constater leur présence au-dedans de lui, de même qu’il ressent immédiatement la souffrance causée par un coup violent ou la douceur d’un aliment agréable.[15]

Parfois, un homme éprouve soudainement une impression de tristesse ou de bien-être, sans avoir rien fait pour cela. Cette impression vient d’une pénétration en lui du monde spirituel, soit du ciel soit de l’enfer, dont l’ombre s’étend quelquefois sur le coeur humain. Peu à peu, cet homme en arrive à être en contact permanent avec l’une ou l’autre de ces deux influences puis, suivant que le pousseront ses habitudes bonnes ou malsaines, il s’identifiera avec l’un de ces états et y demeurera à toujours. C’est ainsi que le ciel ou l’enfer commence dans la vie d’un homme déjà dès ici bas, et pendant qu’il vit encore dans ce monde. Après sa mort, ayant quitté ce corps de chair il entre pleinement dans l’état vers lequel il s’est laissé attirer.[16]

Au lieu d’entrer au paradis et dans le Royaume de Dieu, ils s’en vont en leur propre lieu et sont punis, (Actes I, 25). « Son propre lieu « ou l’enfer, veut dire les conditions dans lesquelles l’homme, par l’exercice de sa propre volonté, désobéit à Dieu et crée en Lui un état de souffrances. L’enfer n’est pas le nom d’un lieu particulier, parce que si c’était un lieu particulier, Dieu, qui est présent partout, serait également présent en enfer et cela n’est pas possible. Mais l’enfer est un état qui n’existe pas en Dieu. Le vrai adorateur qui vit dans une union spirituelle avec Dieu est sauvé pour toujours du péché et des souffrances qui lui sont inhérentes. Partout où est Dieu, là est le Ciel ou le Royaume de Dieu. Dieu étant partout, le Ciel est donc partout. Sachant cela, ses vrais adorateurs sont heureux partout et dans toutes les conditions : dans la souffrance, dans les ennuis, parmi leurs amis ou parmi leurs ennemis dans ce monde ou dans le monde à venir. Ils vivent en Dieu et Dieu vit en eux éternellement ; voilà le Royaume de Dieu (Luc XVII, 20, 21). Extérieurement, le pécheur peut avoir l’apparence de vivre dans le bien-être et le luxe, mais il n’arrivera jamais à se débarrasser de l’inquiétude de son coeur. Même s’il pouvait entrer au ciel, le ciel ne serait pas le ciel pur pour lui, car il porte l’enfer au-dedans de lui. Il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu que lorsque son coeur a été changé, qu’il est né de nouveau.[17]

Dieu permet à chacun de venir au ciel; en effet, il invite chacun le plus sincèrement pour y entrer. Mais les pécheurs eux-mêmes estiment que c’est une torture que de rester là; c’est pourquoi ils ne le désirent pas.[18]

*******

On va maintenant confronter les principaux enseignements issus des visions du Sadhou sur le monde spirituel à une interprétation classique de la Bible.

La Bible fait état de la tenue d’un jugement définitif de Dieu sur tous les hommes. En effet ce jugement donne lieu à l’application d’une sentence éternelle sur chacun des hommes morts en fonction de leurs œuvres : (voir aussi Mt 25:31-46)

Je vis alors un grand trône blanc et celui qui y était assis. La terre et le ciel s’enfuirent loin de lui, et l’on ne trouva plus de place pour eux. Je vis les morts, les grands et les petits, debout devant le trône. Des livres furent ouverts. Un autre livre fut aussi ouvert: le livre de vie. Les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d’après ce qui était écrit dans ces livres. La mer rendit les morts qu’elle contenait, la mort et le séjour des morts rendirent aussi leurs morts, et chacun fut jugé selon ses oeuvres. Puis la mort et le séjour des morts furent jetés dans l’étang de feu. L’étang de feu, c’est la seconde mort. Tous ceux qui ne furent pas trouvés inscrits dans le livre de vie furent jetés dans l’étang de feu. (Ap 20:11-15)[19]

Ainsi, seulement deux issues sont possibles : d’une part la félicité éternelle, d’autre part la perdition éternelle. Dans les versets ci-dessous, Dieu annonce que des pécheurs de toutes sortes iront à la perdition éternelle :

Le vainqueur recevra cet héritage, je serai son Dieu et il sera mon fils. Quant aux lâches, aux incrédules, [aux pécheurs,] aux abominables, aux meurtriers, à ceux qui vivent dans l’immoralité sexuelle, aux sorciers, aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu et de soufre. C’est la seconde mort. (Ap 21:7-8)[20]

Les propos de Jésus permettent d’ailleurs de penser qu’il y aura plus de gens qui iront vers la perdition éternelle que de gens qui iront vers la félicité éternelle :

Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent. (Mt 7:13-14)[21]

En tous les cas, ces versets bibliques contredisent manifestement l’idée du Sadhou selon laquelle les hommes bénéficieront tous de la félicité éternelle au bout du compte.

D’autre part, si le jugement dernier entraine la perdition éternelle d’une partie des esprits des morts, cela veux dire que la date du jugement dernier n’est pas fixée en fonction de l’état de développement individuel des esprits des morts. Ceci contredit le principe spirituel du Sadhou selon lequel il y aurait un temps indéfiniment extensible alloué au processus d’évolution des esprits des morts vers les niveaux spirituels élevés.

On peut voir d’après la Bible que les morts qui attendent le jugement sont effectivement conscients comme le dit le Sadhou. Toutefois, ceux que Dieu destine à la félicité éternelle, c’est-à-dire ceux qui sont «inscrits dans le livre de vie» attendent leur jugement dans un lieu agréable. Par exemple, en Luc 23:43, Jésus promet au malfaiteur mis à mort avec lui d’intégrer le «paradis» le jour même.

Par contre, il semblerait qu’il soit impossible après la mort d’entrer ou de sortir du lieu réservé à ceux «inscrits dans le livre de vie». On y entrerait donc à la mort mais pas après la mort.

Dans le séjour des morts, en proie à une grande souffrance il [l’homme riche] leva les yeux et vit de loin Abraham, avec Lazare à ses côtés. Il s’écria: ‘Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau afin de me rafraîchir la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.’ Abraham répondit: ‘Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a connu les maux pendant la sienne; maintenant, ici il est consolé, et toi, tu souffres. De plus, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de chez vous vers nous, ne puissent pas le faire.’ (Lu 16:23-26)[22]

Si cela est avéré, alors le principe du développement des esprits des morts énoncé par le Sadhou est limité. En effet ceux qui ne sont pas «inscrits dans le livre de vie» ne pourraient intégrer le lieu destiné à ceux qui le sont. Le principe de la compatibilité spirituelle du Sadhou serait lui aussi limité dans ce cas.

D’après le Sadhou, le sacrifice expiatoire de Jésus pourrait bénéficier aux esprits des morts. Mais le passage ci-dessus tend plutôt à dire que le sacrifice expiatoire de Jésus ne peut bénéficier qu’aux vivants. Vu l’enjeu de cette question, il semble nécessaire que tout un chacun ait un avis bien arrêté sur la question.

En tout cas, on a vu que l’enseignement de Sadhou sur le monde spirituel fait clairement abstraction du principe d’un jugement dernier. Ce jugement est dépeint par la Bible comme ayant des conséquences dramatiques et éternelles pour quantité d’hommes. Si cette interprétation de la Bible est avérée, alors les propos du Sadhou sont tout simplement des mensonges, qui ont le potentiel de fausser la compréhension des hommes sur les jugements de Dieu, ce qui peut mettre en péril leur propre destinée.

*******

Les concepts présentés par le Sadhou sur le monde spirituel ont été rapportés par d’autres visionnaires. On se propose de considérer maintenant les similarités qu’il existe avec les visions d’autres personnes. L’objectif est de montrer que le Sadhou s’insérait dans une mouvance de visions mystiques plus vaste.

Reprenons pour cela les éléments de base des visions du Sadhou : Premièrement il y a la notion de l’espace intermédiaire accueillant l’esprit d’un homme venant de mourir. Deuxièmement, il y a la notion de la compatibilité spirituelle de l’esprit avec son environnement qui va déterminer son évolution dans le monde spirituel. La citation suivante expose bien ces notions :

Mais il existe encore un autre monde d’esprits qui est l’asile temporaire des esprits qui, à la mort, ont quitté leur corps. C’est là un état intermédiaire pour un lieu intermédiaire entre la gloire lumineuse des plus hauts cieux, et l’espèce d’obscurité et de ténèbres des enfers. Il s’y trouve d’innombrables degrés d’existence et l’âme est conduite à celui auquel ses progrès d’ici-bas l’ont préparée. C’est là que des anges préposés à ce service instruisent l’âme pendant un temps plus ou moins long jusqu’à ce qu’elle aille rejoindre les bons esprits dans une plus grande lumière, ou les malins esprits dans une profonde obscurité et qui ont la même nature et la même mentalité.[23]

L’américaine Marietta Davis (1823-1848) était une chrétienne baptiste. Elle eu aussi une vision comportant des éléments similaires aux visions du Sadhou. On retrouve à ce propos les deux principes évoqués précédemment dans son récit ci-dessous :

[…] cet espace intermédiaire, ce «vestibule» est fréquenté par des êtres variant dans leur caractère, allant du démon le plus souillé et méchant, aux anges saints et resplendissants envoyés par milliers aux portes de la mort en messagers de Dieu ! De toutes les catégories, ceux qui sortent de leur enveloppe physique se trouvent attirés et se groupent par affinité avec ceux dont le caractère leur ressemble. Les natures discordantes et non sanctifiées, subissant l’attraction d’éléments semblables, entrent en des régions couvertes d’épais et sombres nuages. Ceux, au contraire, qui ont aimé le bien et choisi la pureté sont introduits, par des célestes messagers, dans la sphère glorieuse qu’ils entrevoyaient au-delà du voyage.[24]

Plus important encore, il faut souligner la ressemblance globale entre les enseignements du Sadhou et ceux du suédois Emanuel Swedenborg (1688-1772). Bien qu’il eût un arrière plan luthérien, Swedenborg est souvent considéré comme un ésotériste, vu que son enseignement découlait essentiellement des entretiens avec les esprits qu’il avait durant ses visions. Il est d’ailleurs un des principaux précurseurs du mouvement spirite, initié au milieu du XIXe siècle. Voici un de ses enseignements sur l’espace intermédiaire et le concept de la compatibilité spirituelle d’un esprit vis à vis de son environnement spirituel :

Le monde des esprits est l’état intermédiaire de la vie de l’homme après la mort, parce que tant que l’homme s’y trouve, il n’est ni dans le ciel ni en enfer. L’état du ciel chez l’homme est la conjonction du bien et du vrai en lui, et l’état de l’enfer est celle du mal et du faux. Quand le bien est conjoint au vrai chez un esprit, il entre dans le ciel parce que, comme il vient d’être dit, cette conjonction est le ciel en lui ; mais quand le mal chez un esprit est conjoint au faux, il va en enfer, parce que cette conjonction est l’enfer en lui. Cette conjonction, soit du bien et du vrai, soit du mal et du faux, s’effectue dans le monde des esprits, parce que l’homme est alors dans un état intermédiaire. […] [25]

Notons que le Sadhou dit avoir eu accès à quelques écrits de Swedenborg, mais que d’après lui, ceux-ci n’ont fait que confirmer ses propres visions :

Je me réjouis de constater que beaucoup des choses que j’ai vu dans le monde spirituel et les cieux sont exactement les mêmes que celles que Swedenborg a décrites et rapportées dans ces ouvrages. […] Oui, j’ai vu le vénérable Swedenborg dans mes visions plusieurs fois. Il est une personne adorable et a une très haute position dans les cieux […][26]

Les deux personnes citées ci-dessus, ont vécu avant le Sadhou, dans d’autres pays et pourtant l’unité de propos est telle, qu’on peut conclure en leur appartenance à une mouvance mystique qui transcende l’espace-temps.

*******

Dans ce rapport, on a exposé les enseignements du Sadhou sur le monde spirituel. On a montré que plusieurs de ses ouvrages en font état explicitement alors que d’autres seulement partiellement.

D’autre part, on a montré que ses propos sur le monde spirituel étaient clairement en opposition avec une interprétation biblique commune. En particulier, on a vu que ses enseignements remettent en question l’existence du jugement dernier ayant comme conséquences la perdition éternelle ou la félicité éternelle. De ce point de vue, pour le moins, les propos du Sadhou se révèlent être des propos mensongers.

On a ensuite vu que ses enseignements s’intégraient dans une mouvance mystique internationale. D’ailleurs, si l’on admet que les visions du Sadhou sont mensongères, alors cette mouvance spirituelle de laquelle proviennent ses visions ne peut être d’origine divine.

Cette étude permet de conclure que d’un point de vue chrétien, les propos du Sadhou pris dans leur globalité présentent un certain danger.


Notes de fin

[1] D’après : Alice Van Berchem, Le Sadhou Sundar Singh, Un témoin du Christ, Emmaüs, 1977.

[2] Sundar Singh, Visions du monde Spirituel, Librairie Chrétienne D. Frölich, 1936, Préface de l’auteur.

[3] Ibid., Préface de l’auteur.

[4] Ibid., chap. 3.

[5] Ibid., chap. 5.

[6] Ibid., chap. 5.

[7] A. J. Appasamy, Le Sadhou, Étude de Mysticisme et de religion pratique, Je sers, 1930, chap. 5, L’enfer.

[8] Ibid., chap. 5, Le jugement dernier.

[9] A. J. Appasamy, Sundar Singh : A Biography, The Lutterwoh Press, 1958, Lettre du Sadhou du 12 novembre 1928, p. 217.

[10] Alice Van Berchem, Le Sadhou Sundar Singh, Un témoin du Christ, Emmaüs, 1977, chap. 9.

[11] A. J. Appasamy, Le Sadhou, Étude de Mysticisme et de religion pratique, Je sers, 1930, chap. 5, L’enfer.

[12] Sundar Singh, Par Christ et pour Christ, Secrétariat de la mission suisse aux indes, 1923, Discours intitulé suis-moi, prononcé à Berne, à l’Eglise française le 25 mars 1922.

[13] Sundar Singh, Aux pieds du maître, Secrétariat de la mission suisse aux indes, 1925, chap. 2.

[14] Ibid., chap. 2.

[15] Ibid., chap. 6.

[16] Ibid., chap. 6.

[17] Sundar Singh, Méditations sur différents aspects de la vie spirituelle, H. Majer, 1925, chap. 11.

[18] Sundar Singh, Paraboles et aperçus.

[19] La Bible version Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Sundar Singh, Visions du monde Spirituel, du Sadhou Sundar Singh, Librairie Chrétienne D. Frölich, 1936, chap. 3.

[24] Gordon Lindsay, Marietta, récit de son voyage au ciel, Hosanna/Menor, 1994, p. 20-21.

[25] Emanuel Swedenborg, Le ciel et ses merveilles et l’enfer, d’après ce qui a été entendu et vu, Paris : R.S.F., 1960, Paragr. 422

[26] A. J. Appasamy, Sundar Singh : A Biography, The Lutterwoh Press, 1958, Lettre du Sadhou du 30 mai 1928, p. 216.

Publicités

3 réflexions sur “Le Sadhou Sundar Singh et le monde spirituel

  1. voilà un article qui me rassure pleinement. J’aime beaucoup la personnalité du sadou Sundar Singh mais je dois avouer que la lecture de ses visions m’a laissée plus que perplexe!!!
    je ne pouvais croire que quelqu’un d’aussi remarquable ait pu écrire des choses aussi peu bibliques!!! c’est troublant (:-(

  2. Oui, cet homme est attachant mais troublant. Déjà, la façon dont Jésus se serait adressé à lui —  » Je suis le Sauveur du Monde  » — ne me semble pas dans l’esprit du vrai Jésus. Cela me ferait plutôt penser aux apparitions de Lourdes et autres mariophanies. Cela dit, sans jugement sur l’homme lui-même.

  3. Il n’en demeure pas moins que c’est un homme remarquable, et qu’il a vécu des choses très dures sans se plaindre. Personnellement je l’admire beaucoup

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s