Les visions eschatologiques chrétiennes en question

Article du «Blog de réflexion chrétien», 2008, (révision du 29/07/14). Reproduction autorisée, pourvu qu’elle soit intégrale et que la source soit indiquée :
https://reflexionsjesus.wordpress.com/


L’objectif de cet exposé est d’informer le lecteur de l’existence de visions de nature eschatologique à caractère trompeur.

On considèrera à cet effet quelques récits de visions d’inspiration chrétienne issus de différentes époques. On les regroupera de manière thématique et on les critiquera point par point. On présentera et explicitera une interprétation biblique qui servira de support à cette critique.

On verra que les enseignements eschatologiques de ces visions s’opposeront souvent entre eux ainsi qu’à l’interprétation de référence.

Sur la base de ce constat on conclura finalement de la grande probabilité que ces visions ne soient en fait que des contrefaçons.

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Les écrits de la Bible donnent à comprendre, dans le cadre d’une interprétation futuriste, que Dieu a prévu un jour de jugement définitif sur tous les hommes. Les versets ci-dessous (voir aussi Mt 25:31-46) décrivent un jugement aux conséquences éternelles, qui se fera en présence de tous les hommes, alors que la terre et le ciel auront disparu, ce qui indique que ce jugement reste encore à venir :

Je vis alors un grand trône blanc et celui qui y était assis. La terre et le ciel s’enfuirent loin de lui, et l’on ne trouva plus de place pour eux. Je vis les morts, les grands et les petits, debout devant le trône. Des livres furent ouverts. Un autre livre fut aussi ouvert: le livre de vie. Les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d’après ce qui était écrit dans ces livres. La mer rendit les morts qu’elle contenait, la mort et le séjour des morts rendirent aussi leurs morts, et chacun fut jugé selon ses oeuvres. Puis la mort et le séjour des morts furent jetés dans l’étang de feu. L’étang de feu, c’est la seconde mort. Tous ceux qui ne furent pas trouvés inscrits dans le livre de vie furent jetés dans l’étang de feu. (Ap 20:11-15)[1]

Dans le cadre de ce jugement seulement deux issues sont possibles : d’une part la félicité éternelle, d’autre part la perdition éternelle. Ce sera l’occasion où les œuvres de tous les hommes seront révélées et évaluées :

[Les païens] montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leur coeur, car leur conscience en rend témoignage et leurs pensées les accusent ou les défendent tour à tour. C’est ce qui paraîtra le jour où, selon mon Evangile, Dieu jugera par Jésus-Christ le comportement secret des hommes. (Ro 2:15-16)[2]

D’un autre coté, la Bible indique que certaines personnes après la mort, vont directement au «paradis» (cf. le malfaiteur en Lu 23:43), ou dans le «sein d’Abraham» (cf. Lazare en Lu 16:23), qui sont des lieux spirituels présumés agréables. On apprend d’autre part que certaines personnes mortes sont dites être tourmentées dans le «séjour des morts» (cf. le riche en Lu 16:23). Il faut noter que dans les passages de Lu 16:23 et Ap 20:13-14, c’est le même mot Grec «Hadès» qui est employé. Celui-ci est parfois traduit par «séjour des morts» ou «enfer».

D’après ce que l’on a vu, ces situations qui suivent la mort ne peuvent être comprises que comme étant temporaires. Néanmoins, bien qu’étant temporaires, elles résultent manifestement d’une certaine forme de jugement.

S’il y a donc une forme de jugement à la mort, en tout cas, cela ne serait pas un jugement de Dieu sur les œuvres des hommes, dont il est dit plus haut qu’il arrivera à un moment donné : le jour du jugement. Cette forme de jugement à la mort, ne peut être basée que sur la pré-connaissance que Dieu a de l’issue du jugement définitif. On voit bien que cette pré-connaissance est existante et manifeste, puisque ceux qui sont destinés à la félicité éternelle, avant même de passer par le jugement définitif sont déjà inscrits dans le «Livre de vie», qui est présenté comme étant la condition pour éviter la perdition éternelle.

Mais quelles que puissent être les conjonctures sur la forme du jugement temporaire et sur la nature des ses conséquences, en aucun cas ces conséquences temporaires (ex : le «séjour des morts» en Lu 16:23) ne devraient être confondues avec celles issues du jugement définitif mentionné plus haut (ex : «l’étang de feu» en Ap 20:15).

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Ainsi, si cette interprétation de la Bible est correcte, des propos faisant état d’une forme de jugement juste après la mort d’une personne, basée sur les œuvres et ayant des conséquences éternelles, ne peuvent être véridiques. Or, il se trouve que certaines visions chrétiennes tendent à faire comprendre que la mort de chaque homme serait suivie d’un jugement définitif.

On retrouve ce concept dans de nombreuses visions de l’ère chrétienne; L’Apocalypse de Paul, apocryphe de la fin du IVe siècle semble être un des premiers textes à en faire état. On donne ci-dessous un extrait d’une vision de la mystique Sainte Brigitte de Suède (1302-1373). Dans ce récit de vision, le jugement d’une personne venant de mourir a lieu en présence de Jésus notamment. Il semble qu’il s’agisse d’un jugement définitif, qui en tous les cas est un jugement des œuvres :

Brigitte fut transportée dans un palais vaste et magnifique. Elle vit Jésus-Christ assis sur son tribunal et entouré de la cour innombrable des Anges et des Saints. Près de Lui se tenait sa très-sainte Mère, qui écoutait avec attention le jugement. Elle aperçut aux pieds du juge, sous la forme d’un enfant nouveau-né, l’âme du défunt, tremblante, ne pouvant ni voir ni entendre ce qui se passait, mais en ayant la perception intime. A la droite du Juge et près de l’âme se tenait un Ange; le démon était à gauche; […] Là-dessus le démon se tournant vers le Juge, dit: «Je sais que vous êtes la Justice même, et que votre balance demeure égale entre les démons et les Anges. Attribuez-moi donc cette âme, car j’ai écrit tous ses péchés avec l’esprit de sagesse dont vous m’avez doué à l’heure de ma création; […] Enfin Jésus-Christ termina le jugement en disant : «Retire-toi, méchant esprit! « Puis se tournant vers le soldat, [l’âme du défunt] il lui dit : « Viens, ô béni de mon Père! « Et Satan s’enfuit sur-le-champ.[3]

On peut aussi trouver des visions plus récentes, dont l’enseignement revient au même que ci-dessus. On considère à titre d’illustration une vision relatée par le ministère prophétique américain Rick Joyner (né en 1949). Durant celle-ci, il rencontra dans le paradis une personne décédée qui lui indiqua par quel jugement elle passa avant d’obtenir sa rétribution éternelle :

Il y a comme une sorte de hiérarchie. La récompense de notre vie terrestre est le rang que nous tiendrons pour l’éternité. […] Tu te tiens en ce moment parmi ceux qui sont au rang le plus inférieur. […] Le Seigneur nous aime aussi d’un amour plus grand que tu ne peux le comprendre. Devant son trône de justice, j’ai connu les ténèbres de l’âme et le remords. Bien qu’ici nous ne mesurions pas le temps comme vous, il m’a semblé que l’épreuve avait duré autant que ma vie sur terre. Tous mes péchés, toutes mes folies, dont je ne m’étais pas repenti, ont défilé devant moi et devant tous ceux qui sont ici. On ne peut comprendre cette douleur que si on est passé par là. Je sentais que j’étais dans le cachot le plus profond de l’enfer, même si je me tenais devant la gloire du Seigneur. Il est resté ferme dans sa justice jusqu’à ce que ma vie tout entière ait été passée en revue.[4]

S’il est avéré que placer le jugement définitif de chaque homme à la mort est une conception erronée, ce n’est pas tant en soit ce qui est décrié ici. Ce qui l’est plus, est que cette conception des choses introduit le risque d’influencer et de biaiser l’approche interprétative des textes bibliques sur les questions eschatologiques.

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Certaines visions évoquent une perspective eschatologique complètement différente de celles vues précédemment. Elles soutiennent qu’après la mort, tous les hommes serraient à même d’évoluer vers le paradis.

Ce concept est basé sur les principes suivants : Après la mort, l’esprit des hommes entreraient dans un état intermédiaire compris entre différents niveaux spirituels. Le niveau qu’ils leurs serait donné d’intégrer dépendrait de leurs propres degrés d’avancement, selon un principe de compatibilité spirituelle.

De tels principes ont été exprimés, notamment par l’ésotériste suédois, Emanuel Swedenborg (1688-1772), comme étant le fruit de ses entretiens avec des esprits, lors de ses visions :

Le monde des esprits est l’état intermédiaire de la vie de l’homme après la mort, parce que tant que l’homme s’y trouve, il n’est ni dans le ciel ni en enfer. L’état du ciel chez l’homme est la conjonction du bien et du vrai en lui, et l’état de l’enfer est celle du mal et du faux. Quand le bien est conjoint au vrai chez un esprit, il entre dans le ciel parce que, comme il vient d’être dit, cette conjonction est le ciel en lui ; mais quand le mal chez un esprit est conjoint au faux, il va en enfer, parce que cette conjonction est l’enfer en lui. Cette conjonction, soit du bien et du vrai, soit du mal et du faux, s’effectue dans le monde des esprits, parce que l’homme est alors dans un état intermédiaire. […][5]

Ce type de propos se retrouve aussi dans les visions du prédicateur chrétien indien, le Sadhou Sundar Singh (1889 – disparu en 1929) :

Mais il existe encore un autre monde d’esprits qui est l’asile temporaire des esprits qui, à la mort, ont quitté leur corps. C’est là un état intermédiaire pour un lieu intermédiaire entre la gloire lumineuse des plus hauts cieux, et l’espèce d’obscurité et de ténèbres des enfers. Il s’y trouve d’innombrables degrés d’existence et l’âme est conduite à celui auquel ses progrès d’ici-bas l’ont préparée. C’est là que des anges préposés à ce service instruisent l’âme pendant un temps plus ou moins long jusqu’à ce qu’elle aille rejoindre les bons esprits dans une plus grande lumière, ou les malins esprits dans une profonde obscurité et qui ont la même nature et la même mentalité.[6]

D’autres visions font mention d’éléments de la même teneur, telles celle de la chrétienne baptiste américaine Marietta Davis (1823-1848). Bien que le message global de sa vision soit différent des deux premiers, les concepts de l’espace intermédiaire et de la compatibilité spirituelle sont clairement évoqués :

[…] cet espace intermédiaire, ce «vestibule» est fréquenté par des êtres variant dans leur caractère, allant du démon le plus souillé et méchant, aux anges saints et resplendissants envoyés par milliers aux portes de la mort en messagers de Dieu ! De toutes les catégories, ceux qui sortent de leur enveloppe physique se trouvent attirés et se groupent par affinité avec ceux dont le caractère leur ressemble. Les natures discordantes et non sanctifiées, subissant l’attraction d’éléments semblables, entrent en des régions couvertes d’épais et sombres nuages. Ceux, au contraire, qui ont aimé le bien et choisi la pureté sont introduits, par des célestes messagers, dans la sphère glorieuse qu’ils entrevoyaient au-delà du voyage.[7]

Le principe de la comptabilité spirituelle, issu des diverses visions ci-dessus est à la base de l’idée que les esprits pourraient se développer après la mort au point même de gagner le paradis. Par exemple, d’après le Sadhou Sundar Singh, au terme d’un processus d’évolution plus ou moins long, tous les esprits des hommes morts seront finalement rassemblés en présence de Dieu. On peut voir ci-dessous ce qu’il conclut de ses visions :

[…] Aucun esprit ne peut exister éternellement si séparé de Dieu par le péché ou le mal. Il doit soit cesser d’exister, soit retourner à Dieu qui est la source de la vie. Or il n’y aucun esprit qui ne cessera jamais d’exister; ainsi tout esprit devra revenir finalement à Dieu, même si cela doit se faire après des siècles et des siècles.[8]

On comprend que cette idée de retour généralisé des esprits des morts vers Dieu est contredite par l’idée d’un jugement divin à la suite duquel il est dit que plusieurs iront à la perdition éternelle. (Voir aussi Mt 7:13-14)

L’enseignement des visions que l’on a vu est donc problématique principalement parce qu’il conduit à une remise en question de l’idée du jugement dernier.

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Une interprétation classique de la Bible est que les morts ressusciteront à la fin des temps. Les morts obtiendront alors des corps éternels, c’est-à-dire incorruptibles :

Voici, je vous dis un mystère: nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés, en un instant, en un clin d’oeil, au son de la dernière trompette. La trompette sonnera, alors les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés. Il faut en effet que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité et que ce corps mortel revête l’immortalité. (1Co 15:51-53)[9]

La Bible fait état de plusieurs résurrections advenues dans le passé (par exemple en Mt 27:52), mais aucun détail explicatif ne permet de conclure qu’il s’agisse de résurrections éternelles. Par contre, en ce qui concerne la résurrection de Jésus-Christ, l’écriture indique qu’il serait le premier (cf. Ac 26:23, 1Co 15:20;23) a avoir vécu ce type de résurrection trois jours après sa mort. Pour ce qui est des autres hommes, la Bible parle de «la première résurrection» qui, selon une interprétation futuriste des écritures serait encore à venir. Ceci indiquerait donc qu’il n’y en a pas eu avant en dehors de celle de Christ :

Alors je vis la bête, les rois de la terre et leurs armées rassemblés pour faire la guerre à celui qui montait le cheval et à son armée. La bête fut capturée, ainsi que le faux prophète qui avait accompli devant elle des signes miraculeux pour égarer ceux qui avaient reçu la marque de la bête et adoré son image. Tous les deux furent jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre. […] Ensuite je vis des trônes, et ceux qui s’y assirent reçurent le pouvoir de juger. Je vis aussi l’âme de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, tous ceux qui n’avaient pas adoré la bête ni son image, et qui n’avaient pas reçu sa marque sur le front ni sur la main. Ils revinrent à la vie et ils régnèrent avec Christ pendant mille ans. [Les autres morts ne revinrent pas à la vie avant que les mille ans soient passés.] C’est la première résurrection. Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection! La seconde mort n’a pas de pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et de Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans. (Ap 19:19-20 et Ap 20:4-6)[10]

On voit que la première résurrection advient après la destruction de ce que ce texte appelle «la bête» et le «faux-prophète», par Jésus (celui monté à cheval). Il s’emble que «l’antichrist» dont parle le nouveau-testament (1Jn 2:18;22, 1Jn 4:3, 2Jn 1:17) soit en fait «la bête» voire éventuellement le «faux-prophète».

On apprend par ailleurs que seulement ceux qui auront passé par la première résurrection seront en position de régner avec Christ.

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La résurrection des morts fait aussi l’objet de visions dont les enseignements sont très variables. Ces enseignements attestent parfois que certains morts seraient déjà ressuscités définitivement.

Comme première illustration on peut considérer le récit du révérant américain Elwood Scott datant du début du XXe siècle. Celui-ci vécut l’apparition d’un personnage lui ayant relaté ses propres expériences du paradis. Dans une de ces visions, Abraham lui assurerait que lui et d’autres auraient déjà obtenu leurs corps incorruptibles lors de la première venue du Christ :

L’Eglise, sur terre et dans le Ciel, sera bientôt unie dans un grand jubilé pour célébrer les grandes victoires finales de la croix et du sauveur, à la résurrection de tous les saints, de tous ce que la Terre a connu depuis les jours d’Abel jusqu’à la fin des âges. Comme tu le sais, les saints qui vivront sur la Terre seront tous changés en un instant, en un clin d’oeil. […] Et puis, nous allons recevoir la plénitude et l’achèvement de notre salut: la rédemption de notre corps. Très peu d’entre nous ont déjà eu leur résurrection, comme tu peux le voir en ce qui me concerne. […] – Tous les anciens ont reçu leur résurrection au moment où notre Seigneur est ressuscité. Ils sont devenus avec lui les prémices, les 1iers fruits de ceux qui dorment. Cependant, aux noces de l’Agneau, nous serons disposés à vos cotés comme si nous avions été tous nouvellement ressuscités. C’est un grand événement que nous attendons tous.[11]

Dans une autre vision, il fut expliqué à Rick Joyner par une personne décédée que tous les morts obtiendraient un corps incorruptible suite à leur jugement définitif à leur entrée au paradis.

A nouveau, l’homme que j’avais connu répondit à mes pensées. «Nous, nous avons des corps incorruptibles, mais pas toi. Notre pensée n’est plus liée au péché. […][12]

Certains seraient d’ailleurs déjà en train de régner avec Christ :

Tandis que j’approchais du Trône de justice de Christ, ceux qui étaient dans les rangs les plus élevés étaient aussi assis sur des trônes faisant partie de son trône. […] Certains étaient des autorités de villes terrestres qui prendraient bientôt leur place. D’autres gouvernaient les affaires célestes ou la création comme les constellations et les galaxies.[13]

Dans les deux visions vues ici, on aurait des résurrections antérieures à la «première résurrection», qui est considérée ici comme étant future, ce qui ne paraît pas vraisemblable. Il est donc assez concevable que sur la base de visions telles que commentées, l’on puisse remettre en question l’eschatologie classique de la résurrection des morts.

D’ailleurs certaines visions le font explicitement. C’est par exemple le cas de la vision de la chrétienne américaine Mary Kathryn Baxter, datant de 1976. D’après celle-ci, une résurrection des morts aura lieu avant l’apparition de l’antichrist.

Jésus me dit : « Je vais bientôt revenir et emmener les miens au ciel avec moi. D’abord se lèveront les morts qui ont été justifiés, ensuite les vivants qui seront restés seront appelés à monter me rejoindre dans les airs. Après cela, l’antichrist règnera sur la terre pendant un temps fixé ; il y aura des tribulations comme il n’y en a jamais eues jusqu’à maintenant et comme il n’y en aura jamais plus. Alors je reviendrai avec mes saints et Satan sera chassé dans le puits de l’abîme où il restera mille ans.[14]

Or d’après la chronologie que l’on a explicité plus haut, la première résurrection des morts n’adviendrait qu’après que le règne de l’antichrist soit venu et qu’il ait été détruit. Si cette chronologie est exacte, la vision ci-dessus est elle aussi mensongère. Toutes ces visions ne peuvent donc qu’introduire de la confusion dans l’interprétation eschatologique des écritures.

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Dans le cadre d’une interprétation futuriste de la Bible, un autre événement notable est à venir, celui où le diable sera lié dans l’abîme. Il serait lié dans ce lieu après la victoire de Dieu sur la bête qui aura séduit le monde entier, et ce, «afin qu’il n’égare plus les nations» :

Je vis la bête, les rois de la terre et leurs armées rassemblés pour faire la guerre à celui qui montait le cheval et à son armée. La bête fut capturée, ainsi que le faux prophète qui avait accompli devant elle des signes miraculeux pour égarer ceux qui avaient reçu la marque de la bête et adoré son image. Tous les deux furent jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre. Les autres furent tués par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui montait le cheval, et tous les oiseaux se rassasièrent de leur chair. Puis je vis un ange descendre du ciel. Il tenait à la main la clé de l’abîme et une grande chaîne. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, l’enchaîna pour mille ans et le jeta dans l’abîme. Il ferma et scella l’entrée au-dessus de lui afin qu’il n’égare plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans soient passés. Après cela, il faut qu’il soit relâché pour un peu de temps. (Ap 19:19-21 et Ap 20:1-3)[15]

On comprend donc que le diable égarera les nations jusqu’à ces événements futurs, mais que pour l’instant il n’est pas lié dans l’abîme. D’ailleurs la Bible laisse entendre que le diable égare en fait les nations depuis la création de l’homme. Par exemple au premier siècle, Paul parle du diable comme étant actuellement à l’œuvre dans le monde :

Quant à vous, vous étiez morts à cause de vos fautes et de vos péchés, que vous pratiquiez autrefois selon la façon de vivre de ce monde, selon le prince de la puissance de l’air, de l’esprit qui est actuellement à l’oeuvre parmi les hommes rebelles. (Eph 2:1-2)[16]

Depuis le milieu du moyen âge, certaines visions dépeignent le diable lié en enfer, comme par exemple dans la vision de Tondal (1149). Certaines de ces visions affirment que le diable a été lié en enfer dans le passé. Ainsi, la mystique allemande Anne Catherine Emmerich (1774-1824), aurait vu le diable et ses anges y être liés par Jésus lors de sa descente aux enfers :

Je le vis [Jésus] enfin s’approcher avec un air sévère du centre de l’abîme. L’enfer m’apparut sous la forme d’un édifice immense, effrayant, formé de noirs rochers brillant d’un éclat métallique, à l’entrée duquel étaient d’énormes portes noires fermées avec des serrures et des verrous et dont l’aspect faisait frémir. […] Quelques anges terrassèrent des armées entières de démons. Tous durent reconnaître et adorer Jésus, et ce fut le plus affreux de leurs supplices. Beaucoup furent enchaînés dans un cercle qui entourait d’autres, lesquels se trouvèrent aussi emprisonnés. Au milieu de l’enfer était un abîme de ténèbres : Lucifer y fut jeté chargé de chaînes, et de noires, vapeurs bouillonnèrent autour de lui. Tout cela se fit d’après certains décrets divins. J’appris que Lucifer doit être déchaîné cinquante ou soixante ans avant l’an 2000 du Christ, si je ne me trompe. Beaucoup d’autres chiffres, dont je ne me souviens plus, furent indiqués. Quelques démons doivent être relâchés auparavant pour punir et tenter le monde. Quelques-uns, à ce que je crois, ont dû être déchaînés de nos jours, d’autres le seront bientôt après.[17]

Néanmoins, quelque temps après la mort de Jésus, Paul parlait du diable comme «actuellement à l’œuvre», ce qui laisse penser que le diable n’était pas lié à ce moment par des chaînes dans un abîme et empêché d’agir au sens du passage d’Ap 20:2-3. Cette vision n’apporte donc que de la confusion sur la compréhension du texte biblique.

On retrouve cette même idée exprimée dans une vision du ciel de l’enfer, oeuvre de fiction de George Larkin datant de 1711. On note que ce texte est parfois attribué à tort[18] à l’écrivain anglais John Bunyan (1628-1688). D’un autre coté, cet écrit est visiblement basé sur des visions de l’époque et a le mérite en tout cas dans faire une synthèse. Ainsi dans cette pseudo-vision, le diable ne semble nullement pouvoir quitter l’enfer :

Nous étions arrivés maintenant dans les territoires de l’enfer situés dans le centre de la terre. Là, dans un lac sulfureux de feu liquide, limité par la chaîne de diamant du décret fixé par le ciel, Lucifer était assis sûr un trône brûlant, ses yeux effrayants étincelant d’une fureur infernale, et plein de rage à cause de ses douleurs ardentes. […] – Que désire Celui-qui-envoie-le-tonnerre ? Il a toujours ce ciel dont le sceptre radieux aurait dû être tenu par ma main ; et, au lieu de ces espaces où jamais la lumière ne s’éteint, il me confine hors de mon héritage légitime, dans cette sombre maison de mort, de tristesse et de douleur ! […] Je n’aurais pas peur non plus du dernier degré de sa puissance bien qu’il ait des flammes plus ardentes que celles dans lesquelles il me jette. Bien qu’autrefois, j’aie perdu la bataille la faute n’en fut pas à moi ! Aucun esprit ailé sous la voûte du ciel ne promet la victoire plus que je ne le fis. Mais, ah ! Continua-t-il avec une voix changée, cette bataille est perdue et je suis jugé, condamné pour toujours à ces sombres territoires ![19]

Dans ce cas le diable est enchainé et emprisonné éternellement, ce qui paraît contredire l’interprétation selon laquelle cela n’adviendra qu’à un moment donné futur. Une fois de plus, on peut identifier le risque d’élaborer sur la base de l’enseignement de visions de ce type une eschatologie erronée de la fin des temps.

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Non que les visions divines appartiennent à un temps révolu, mais de plus en plus de visions n’ont de divin que l’apparence.

Il est donc prudent d’examiner l’ensemble des visions à la lumière de la Bible.

Dans cet article, certains extraits de visions ayant une portée eschatologique ont été considérés. On a d’autre part présenté et explicité une interprétation futuriste de la Bible dans le but de mettre en relief plusieurs contradictions manifestes avec l’enseignement des visions.

On a donc évoqué le fait que ces visions pouvaient être source de confusion dans l’approche interprétative des écrits bibliques eschatologiques.

On aura par ailleurs noté le fait que plusieurs de ces visions se contredisent partiellement les unes les autres, ce qui ne fait qu’ajouter au doute quant à leurs origines.

Le but de cet article est donc de sensibiliser le disciple de Christ au pouvoir néfaste de ce qui est considéré ici comme des visions contrefaites.


Notes de fin

[1] La Bible version Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007.

[2] Ibid.

[3] Vie de Sainte Brigitte de Suède, Tome Second, Paris librairie Saint-Joseph Tolra, 1879, p. 169-178.

[4] Rick Joyner, L’ultime Assaut, Jeunesse En Mission, 1997, p. 87-88.

[5] Emanuel Swedenborg, Le ciel et ses merveilles et l’enfer, d’après ce qui a été entendu et vu, Paris : R.S.F., 1960, Paragr. 422.

[6] Sundar Singh, Visions du monde Spirituel, Librairie Chrétienne D. Frölich, 1936, chap. 3.

[7] Gordon Lindsay, Marietta, récit de son voyage au ciel, Hosanna/Menor, 1994, p. 20-21.

[8] A. J. Appasamy, Sundar Singh : A Biography, The Lutterwoh Press, 1958, Lettre du Sadhou du 12 novembre 1928, p. 217.

[9] La Bible version Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007.

[10] Ibid.

[11] Elwood Scott, Paradise, the Holy City and the Glory of the Throne, Engeltal Press, 1984.

[12] Rick Joyner, L’ultime Assaut, Jeunesse En Mission, 1997, p. 86.

[13] Ibid., p. 112.

[14] Mary Kathryn Baxter, A divine revelation of hell, Whitaker House, 1997, chap. 20.

[15] La Bible version Segond 21, Société Biblique de Genève, 2007.

[16] Ibid.

[17] Clemens Brentano, La douloureuse passion de notre Seigneur Jésus-Christ, Paris : Debécourt, Sagnier et Bray, 1854, chap. 61.

[18] Le livre réédité sous de nombreux titres dont : Vision du ciel et de l’enfer et attribué à John Bunyan, a été initialement écrit par George Larkin (1699-1725) sous le titre : The World to Come ; the Glories of Heaven and the Terrors of Hell lively displayed under the similitude of a Vision, G. L. London, 1711. Il reprend certains passages de l’ouvrage de John Bunyan, A Few Sighs From Hell, George Offor, 1658. Pour plus de détails, voir cette biographie de référence :

John Brown, John Bunyan, his life, times and work, Boston and New York : Houghton, Mifflin and co., 1886, chap. 18.

[19] (Attribué à) John Bunyan, Vision du ciel et de l’enfer, Diffusion du Cèdre, 1999, p. 55.

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